LIVRE PREMIER. CHAPITRE II
Pendant l'absence du maître, c'était elle qui était maîtresse, c'était à elle qu'il fallait obéir. Elle dominait son entourage de toute l'autorité que le souverain à son départ lui avait momentanément déléguée. Elle était chargée, non-seulement de l'administration du fief, mais encore de sa défense et de son honneur. S'il était attaqué, il lui fallait déployer toute son énergie et appeler à elle tous les secours nécessaires pour repousser l'attaque. Alors elle s'élevait à une hauteur que beaucoup d'hommes n'auraient pas toujours égalée. Sa faiblesse elle-même semblait doubler sa force, et le sentiment de sa responsabilité lui donnait un courage presque surhumain. Bien que temporaires, cette influence et ce pouvoir ne pouvaient entièrement disparaître au retour du châtelain : celui-ci reprenait le sceptre, mais celle qui l'avait si bien tenu conservait vis-à-vis de tous une dignité et une grandeur que personne n'aurait eu la pensée de lui contester.
Parlerons-nous de la chevalerie, fille de la féodalité et mère de tant de nobles élans qui font encore la gloire et l'honneur du nom français? Si la féodalité fut le côté réel de la société du moyen âge, la chevalerie en fut l'aspect idéal et poétique. Née en plein régime féodal, elle résume en elle-même, sous la forme la plus séduisante, les bienfaisants résultats de ce régime. Souvenir traditionnel de certaines coutumes germaines transportées par la conquête au sein, de notre pays, elle s'est progressivement développée, de manière à s'élever parmi nous au rang d'institution sociale. Peu à peu, de simples et purement domestiques qu'elles étaient d'abord, sqs cérémonies et ses obligations devinrent plus solennelles. Chacun des
détails de l'éducation da jeune seigneur et de son admission au rang des guerriers devint le signe sacré de chacun de ses progrès dans la voie de l'honneur et de la vertu. Tout, dans les solennités de son investiture, lui rappela ce qu'il devait être, ce qu'il devait faire, quelles devaient être ses pensées et ses aspirations de chaque jour. L'Église, s'emparant d'une coutume qui n'avait primitivement qu'une vague couleur religieuse, pénétra jusqu'au cœur de l'institution et montra par son influence combien était forte, à cette époque, l'alliance qu'elle avait conclue avec la société nouvelle. Tout se transforma en pratique religieuse dans la réception du chevalier : la nuit passée en prières, la confession, la communion, la messe du Saint-Esprit, le sermon, la remise de l'épée en forme de croix, au nom de Dieu, de saint Michel et de saint Georges, tout lui parla de l'union avec l'Église, tout lui rappela que le serment qu'il avait prêté ne pouvait être violé sans la perte de son âme en même temps que de son honneur.
L'honneur et la religion, tels étaient les deux grands soutiens de la chevalerie. La féodalité, par la prestation de foi et hommage qu'elle imposait au vassal vis-à-vis de son suzerain, avait déjà mis au cœur de chacun la fidélité de la promesse, le respect du serment, l'orgueil du devoir accompli. La chevalerie ne fit qu'accroître ces sentiments, qui devinrent un culte pour le chevalier. Avec elle les mœurs s'adoucirent; les idées de droit et de justice se fixèrent dans les esprits; les habitudes de délicatesse, de loyauté, de prévenance, de politesse, de courtoisie, s'étendirent; les exemples d'héroïsme et de désintéressement se multiplièrent; le point d'honneur, quel-