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INCONVÉNIENTS DU RÉGIME FÉODAL

En considérant l'un après l'autre tous ces favorables aspects du régime féodal, il semble qu'aucun autre régime ne pouvait présenter autant d'avantages, et que lui seul réunissait toutes les conditions nécessaires pour assurer à tout jamais le bonheur de l'humanité. Pourtant il n'en était pas ainsi : la féodalité a dû s'établir au moment où le chaos social l'avail rendue nécessaire; mais sa durée devait avoir des bornes, et sa nature même avait un vice essentiel, qu'on a déjà entrevu dans ce qui précède, et qui rendait sa ruine inévitable. Ce vice, c'est la prédominance de l'individu sur l'association, ou plutôt c'est l'absence et l'exclusion absolue de toute société. Tous les avantages que nous avons rencontrés dans le régime féodal peuvent se résumer en un seul : le développement et l'amélioration des situations individuelles. Quant à l'intérêt social, tel que nous le comprenons aujourd'hui, il n'en pouvait être question. C'était quelque chose de trop vague et de trop enfoncé dans les brumes de l'horizon pour qu'on crût devoir s'en occuper. On sortait de l'état barbare, où chacun vivait pour soi, comme il le voulait, sans songer à sa-

crifier à autrui une part quelconque de sa liberté. La féodalité améliora sans aucun doute cette situation, en établissant un système de hiérarchie, une réciprocité de droits et de devoirs entre les divers possesseurs de fiefs. Mais dans ce système ne se trouvait pas encore le véritable caractère de la grande société, c'est-à-dire l'abandon par chacun au profit de tous d'une portion de son existence et de sa destinée, la mise en commun, dans Tintérét de tous, de cette part d'initiative dont le sacrifice ne doit s'arrêter qu'au point où pourrait être compromise la dignité personnelle de l'individu.

Dans l'ordre social de nos temps modernes, deux sources de relations se présentent à l'activité de ceux qui le composent : les volontés individuelles, qui s'appliquent à une foule d'objets que les lois n'ont pas prévus ou qu'elles ont dû laisser à la libre disposition de chacun, et les pouvoirs publics, qui sont, en quelque sorte, la représentation ou la réunion de toutes les parts de liberté abandonnées volontairement par chacun au profit de tous. Sous le régime féodal point de pouvoirs publics, et par conséquent pas de mise en commun de la moindre parcelle de liberté : d'où ce résultat inévitable et désastreux qu'avec un semblant d'indépendance au profit des personnes, la réunion de ces personnes en un faisceau social, garanti tout à la fois par les volontés privées et les pouvoirs publics, manquait de base, ou plutôt ne pouvait exister. C'était la conséquence nécessaire de la nature particulière de la propriété territoriale à cette époque, c'est-à-dire du double droit qu'avait le possesseur du fief d'agir, non-seulement comme propriétaire, mais aussi comme souverain.

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