LIVRE PREMIER. CHAPITRE III
bation dont ce régime a de tout temps été Tobjet, au moins pour faire ressortir les améliorations apportées, par le régime qui Ta suivi, à la condition des personnes et à la constitution de la société. Mais que dira-t-on, si nous entrons ici dans quelques détails sur la manière dont étaient traités par leurs seigneurs, grands ou petits, les malheureux livrés sans merci à la culture de la terre et aux services les plus humiliants? C'est là qu'il faut voir sous ses aspects les plus lamentables le régime dont nous exposons les points de vue principaux. C'est là que l'on trouve la justification de ce gouvernement centralisateur, qui eut, lui aussi, ses abus et sa décadence, mais dont la venue fut, à l'époque dont nous nous occupons^ un incontestable bienfait.
Mais, là encore, il faut considérer tout à la fois, et la conséquence de la nature même du régime féodal, et le résultat de l'abus volontaire que faisaient de leurs droits les propriétaires féodaux. On sait quelle était la situation du seigneur par rapport aux autres habitants du fief : il avait sur chacun de ces habitants un pouvoir à peu près absolu. Il était placé à une telle hauteur, par rapport à ceux qui l'entouraient ou qui vivaient à ses pieds, qu'aucun d'eux ne pouvait avoir la pensée de l'atteindre, encore moins de l'égaler. Quant à lui personnellement, se voyant ainsi placé par rapport à tous dans une atmosphère presque céleste, il devait nécessairement et instinctivement avoir de lui-même une idée conforme à cette situation. Son »iïiportance grandissait à ses propres yeux, à mesure qu'il comparait son élévation avec l'état humble et précaire du pauvre monde qui végétait sous lui. Ces naaiheureux, attachés à la glèbe, devaient concevoir, à
leur tour, de celui qu'ils considéraient de si bas, une idée telle, que Dieu seul, à leurs yeux, pouvait le surpasser. Ce n'était plus la supériorité du sénateur romain, ni celle du prêtre, ni celle du magistrat, ni même celle du fonctionnaire le plus haut placé dans Tordre politique. Toutes ces supériorités n'ont de source que dans une délégation d'autres pouvoirs et ne tiennent aucunement à la personne de celui qu'elles élèvent. La supériorité du seigneur féodal était, au contraire, inhérente à sa personne même et n'émanait que de lui seul. Tout ce qu'il était, il l'était par luimême; tout ce qu'il faisait, il le faisait en son propre nom; son titre de propriétaire lui suffisait pour être tout à la fois maître, seigneur et souverain. Encore une fois, une telle situation était bien faite pour l'élever à ses propres yeux à des hauteurs où généralement l'orgueil vient vous saisir, vous éblouir et vous aveugler.
Et maintenant, qu'était la population dominée par un tel supérieur? Une population de manants, de vilains, de serfs; les uns, issus de l'ancien esclavage romain et jouissant d'une demi-liberté; les autres, jadis propriétaires libres, mais soumis après la conquête à une demi-servitude; tous attachés à la glèbe, c'est-à-dire immeubles par destination, suivant la terre qu'ils labouraient, sans pouvoir en être jamais séparés, ne la fuyant, un jour de désespoir, qu'en s'exposant à être considérés comme ayant frauduleusement soustrait au seigneur une portion de sa propriété. Quelques-uns cependant n'étaient pas soumis à de si dures conditions ; c'étaient ceux qui, n'étant ni serfs ni esclaves, jouissaient sur le domaine de quelques droits qui les assimilaient en quelque chose aux