‹ Philippe le BelChapitre 32 sur 242 · LIVRE PREMIER. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. — CHAPITRE III

hommes libres. C'étaient les colons, dont la situation s est conservée jusqu'à nos jours, en s* améliorant toutefois et en s'accommodant à nos mœurs. Ils possédaient et cultivaient la terre à eux confiée, à charge de partager avec le maître, dans la proportion déterminée par le contrat, les fruits qu'elle devait donner. Une telle situation était évidemment un progrés sur le passé, un adoucissement à la condition première des cultivateurs, un acheminement plus ou moins prochain à la propriété et, par suite, à la liberté.

Cela se passait ainsi sous Tempire et aurait pu continuer même sous le régime féodal. Mais alors le propriétaire était en même temps souverain, et réunissait par conséquent en sa personne les privilèges attachés à sa qualité de propriétaire et les droits dont, avant lui, jouissait seul le dépositaire du pouvoir. Les premiers avaient pour objet la redevance fixe due par le colon ou maître du domaine; les seconds s'appliquaient à l'ancienne capitation^ impôt personnel essentiellement variable, et dû par toute personne au chef du gouvernement. Lorsque ces divers avantages furent confondus dans la personnalité féodale du seigneur, investi tout à la fois de la propriété du fief et de la souveraineté sur tous ses habitants, on comprend quels abus cette confusion dut amener avec elle, et quelles charges les malheureux colons durent supporter de la part de leur nouveau souverain. Gomme celui-ci n'avait aucun contrôle à redouter, puisqu'il se sentait supérieur à tous ceux qui avaient affaire à lui, la tentation lui vint bien vite de tirer de son double droit tout ce qu'il pourrait lui faire rendre, en vue de l'augmentation toujours croissante de son revenu. La redevance fixe dut rester telle qu'elle avait

été arrêtée par le contrat; mais la capitation, l'impôt personnel, la taille enfin, puisque c'est le nom féodal qui lui fut donné, prit un accroissement d'autant plus considérable, qu'il était complètement laissé à l'arbitraire et au bon plaisir de celui qui abusait ainsi de sa situation.

Nous venons de parler d'une redevance fixe; mais elle n'exista que pendant les meilleures années de la féodalité. Certaines redevances étaient même, à cette époque, à peu près illusoires, pour ne pas dire ridicules. On a cité des seigneuries dont les paysans pouvaient, à titre de redevance, se borner à conduire au château, soit une alouette, soit même un œuf, sur une voiture traînée par quatre chevaux, en grande cérémonie. Ailleurs, la redevance consistait dans la fumée d'un chapon qu'on présentait au seigneur et à sa famille, et qu'on emportait aussitôt que les divers habitants du manoir en avaient goûté le parfum. Il en était ainsi dans les premiers temps du régime féodal, à une époque où les terres, encore incultes et stériles, produisaient à peine de quoi sufiSre à la subsistance des malheureux qui y étaient attachés. Mais, avec le temps et le travail, les récoltes ne tardèrent pas à prendre une importance dont les seigneurs songèrent à profiter. Alors les exigences de ces derniers se manifestèrent, et les redevances qu'ils exigèrent finirent par prendre de telles proportions, que les colons en furent presque littéralement écrasés.

Partout l'oppression seigneuriale se fit sentir; les villes comme les villages, les hommes prétendus libres comme les vilains, les manants et les serfs, subirent des exactions, des spoliations de toute sorte. Tous les actes de la vie civile ou domestique furent soumis à

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