LIVRE PREMIER. CHAPITRE IV
Les communes avaient été forcées de s'anéantir momentanément et de se transformer en fiefs ou parties de fiefs, pour suivre le courant qui les emportait dans l'agglomération féodale. La royauté s'était effacée devant le pouvoir des seigneurs suzerains et avait bien voulu se contenter des droits restreints de la suzeraineté. Ces trois éléments, mêlés à l'organisation nouvelle, sans y être toutefois confondus et sans perdre quoi que ce fût de leur propre nature, se dégagèrent peu à peu des liens qui les retenaient, et virent s'accroître leur force à mesure que celle de la féodalité s'affaiblissait chaque jour.
A deux grands maux du régime féodal, c'est-à-dire aux guerres privées incessantes, se résumant toujours dans le droit du plus fort, et à l'absence de toutes relations extérieures, ayant pour résultat l'isolement complet des individus, TÉglise opposa deux remèdes : la trêve de Dieu, qui imposait, à ceux qui voulaient recourir à la force pour vider un différend, le devoir de ne prendre les armes qu'à certains jours, après un certain délai, et surtout de s'abstenir de toute violence pendant les instants consacrés aux prières publiques; les croisades, qui, en inspirant aux seigneurs la noble pensée de s'élancer en masse à la conquête des saints lieux, opérèrent, entre les diverses nations comme entre les diverses classes, un rapprochement, un contact, un échange de procédés et de services, un partage de gloire et de dangers, qui portèrent un coup mortel à l'isolement des propriétaires féodaux.
Par la trêve de Dieu, l'Église usa de l'influence qu'elle avait alors sur tous les esprits et interposa même son autorité pour mettre fin, en les modérant peu à peu, aux luttes qui la désolaient; elle les
ajourna, les calma le plus possible, et employa tout son pouvoir à substituer progressivement -à la force et à la violence ses idées d'ordre, de justice et de pacification. Aux puissants du monde, elle inspira des sentiments de douceur et d'humanité; aux faibles et aux opprimés, elle donna le courage, la résignation, Tespérance et la foi dans un meilleur avenir. Passant du principe à Tapplication, elle recourut à ses moyens de contrainte pour forcer les rebelles à se soumettre à ses lois pacifiques. C'était elle qui, au cinquième siècle, avait déjà sauvé la société du grand cataclysme de l'invasion. Ce fut elle qui, lors de la chute de l'empire de Charlemagne, et dès les premiers temps de la féodalité, opposa son contre-poids salutaire aux entraînements des nouvelles puissances. Ce fut elle encore qui, lors des abus qui se produisirent, éleva son autorité protectrice entre le puissant qui recourait impunément à la force pour se venger d'un ennemi, et le faible qui ne pouvait se défendre contre une injuste et tyrannique oppression. Aux dixième et onzième siècles, les conciles lancèrent des anathèmes contre les ravisseurs de biens, et fulminèrent des interdits t à cause des rapines des hommes de guerre et de la ruine des pauvres gens. » Du midi au nord, de l'orient à l'occident, le pacte de la paix et la trêve de Dieu, d'abord restreints aux domaines du roi, s'étendirent comme un réseau de protection sur toutes les populations opprimées. Peut-être à ce moment, comme en d'autres temps où la nécessité s'en fit sentir, s'opéra-t-il une confusion de pouvoirs et de juridiction; peut-être l'Église ne fit-elle pas suffisamment, à cette époque, la distinction du spirituel et du temporel, et s'arrogea-t-elle des droits qui n'appartenaient