LIVRE PREMIER. — CHAPITRE IV
qu aux puissants de la terre. Mais le salut public fut sa loi suprême; elle comprit qu'elle seule pouvait faire ce qu'elle considérait comme une nécessité sociale; elle mit à l'œuvre ses conciles et ses prélats, qui se constituèrent ses organes, et bientôt la trêve et la paix de Dieu, consacrées par les puissances temporelles elles-mêmes, prirent place dans le droit public européen.
De même que, plusieurs siècles auparavant, l'Église avait lutté contre l'esclavage et plaidé la cause de la dignité humaine contre les aveuglements du paganisme, de même, au moyen âge, elle prit seule la défense des droits de l'humanité contre les mœurs barbares qui la livraient sans défense aux chances de la force brutale. Ce fut assurément le coup le plus funeste qu'elle porta à la féodalité, vouée au régime de la force, non par sa nature et son principe, mais à raison des abus et des excès dont se rendirent coupables ceux à qui elle avait donné la puissance et la domination. A cette influence protectrice des droits les plus sacrés, l'Église ajouta celle de sa propre organisation, c'est-à-dire qu'à ce régime de confédération féodale, exclusif de toute association régulière et de toute unité gouvernementale, elle fit tous ses efforts pour substituer ses principes de gouvernement, sa théocratie rigoureuse et son despotisme absolu. Sur ce point, elle trouva une alliée naturelle dans la royauté, que nous ne tarderons pas à voir reparaître avec tous ses éléments sociaux, pour combattre avec elle l'ennemi commun.
Nous avons parlé des croisades comme ayant été
l'un des instruments de l'Église pour lutter contre les
désordres du régime féodal. Il suffit, en effet, de se
rappeler ce que fut autrefois cet événement immense, dans quelles circonstances il s'est produit, quelles ont été ses causes et ses conséquences au point de vue moral et social, pour reconnaître qu'il a nécessairement porté un coup terrible à la féodalité dégénérée. Et tout d'abord il faut remarquer Tentralnement avec lequel chacun, par une inspiration soudaine et simultanée, s'élança vers des contrées inconnues pour y porter tout à la fois la guerre et la délivrance. Nonseulement la France, mais l'Europe entière se mit en mouvement; toutes ces peuplades, qui semblaient devoir à tout jamais vivre isolées l'une de l'autre, sans se connaître, sans même songer à s'entrevoir, se rencontrèrent un jour dans le même sentiment, répondirent au même appel, suivirent la même route et, animées du même enthousiasme, marchèrent du même pas vers l'Orient. Cette unité de l'Europe entière se reproduisit dans chaque pays en particulier, où toutes les classes de la société, sans distinction de rangs et de conditions, depuis les plus puissants seigneurs jusqu'aux plus humbles roturiers, s'abandonnant au même élan, prirent aux croisades la même part et le même intérêt. Il est même à remarquer que ce fut précisément la classe la plus faible et la plus malhetfreuse, celle qui vivait ignorée, éclipsée par l'éclat de ses maîtres, la classe du peuple, en un mot, qui, la première, à la voix inspirée de Pierre l'Ermite, sans chefs et sans guides, se mit en marche avec une ardeur admirable, prenant ainsi sa revanche, au grand air et au brillant soleil, des années d'oppression et d'obscurité qu'elle avait subies. Si donc il est vrai que la noblesse française se soit fait remarquer aux croisades par des prodiges de valeur dont