‹ Philippe le BelChapitre 37 sur 242 · LIVRE PREMIER. CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. CHAPITRE IV

puissent s'enorgueillir encore quelques-uns de ses derniers descendants, il faut ajouter, pour être juste envers tous, que ce fut la roture qui lui donna l'exemple et qui lui montra le chemin.

Hâtons-nous de dire que cet exemple fut suivi sans hésitation par la classe supérieure. Sous le commandement de Godefroi de Bouillon, la noblesse féodale sort de ses châteaux, s'arme de pied en cap et part, pleine d'enthousiasme, pour la terre sainte. À moitié chemin, son enthousiasme se ralentit, elle hésite, elle s'arrête; quelques chevaliers songent à leurs intérêts personnels, à des conquêtes privées, à des gloires faciles et productives. Mais déjà un principe nouveau, celui du salut public et de l'intérêt social, succède au principe féodal de la prédominance individuelle, et ces chevaliers, un instant aveuglés par leurs préjugés aristocratiques, sont obligés de céder à l'impulsion populaire et de suivre l'élan qui, de gré ou de force, doit en faire un jour des héros. Les rois eux-mêmes furent bientôt entraînés dans ce grand mouvement. Après avoir vu leurs plus humbles sujets 'combattre les premiers l'infidèle, après avoir vu leur noblesse se couvrir de gloire, à l'exemple de ses derniers vassaux, ils voulurent participer eux-mêmes à tant d'actions d'éclat, et les croisades des douzième et treizième siècles furent commandées par des princes nommés Frédéric Barberousse, Richard Gœur-de-Lion, Philippe-Auguste et saint Louis.

Une telle unanimité d'enthousiasme ne pouvait avoir qu'une noble origine : son point de départ fut une inspiration religieuse. L'Église avait, la première, prêché les croisades, les avait recommandées dans de nombreux conciles, en avait presque fait un devoir de

conscience, tout en comprenant qu'en pareille matière il fallait laisser à Télan national tout le mérite de la spontanéité. La religion et la foi dominaient le monde ; le vœu de l'Église ne pouvait être considéré que comme un ordre du ciel : Dieu le veut t fut le cri de guerre des croisés. Ajoutons qu'au moment où les croisades commencèrent, la lutte déjà vieille entre le christianisme et le mahométisme était encore vive, et que ses quatre ou cinq siècles d'existence ne lui avaient rien enlevé de sa primitive ardeur.

Telle fut l'origine des croisades au point de vue religieux. Au point de vue social, l'élan qu'elles excitèrent n'est pas moins digne de remarque. Chacun était las d'immobilité; les États, comme les existences individuelles, étaient enfermés dans d'étroites limites d'où ils aspiraient à sortir. Les croisades ouvrirent à l'activité humaine des voies encore inconnues; les horizons de la pensée s'élargirent, l'avenir se montra plein de perspectives rayonnantes, et l'on marcha droit vers l'espace et la liberté. Ce fut comme un adieu suprême au régime féodal, dont on s'affranchissait momentanément en courant à d'autres destinées. Au retour, on put lui imposer des conditions et lui faire subir des changements en rapport avec les idées nouvelles. Ce fut la grande influence qu'eurent les croisades sur la société féodale, et l'une des causes principales de la décadence de la féodalité.

Avant le départ des croisés, un premier pas vers la centralisation monarchique avait été fait; leur départ fut le signal d'un nouveau progrès centralisateur. Le nombre des petits fiefs avait diminué d'une manière notable au profit des grands territoires, et cette diminution devint plus sensible encore au moment du dé-

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