‹ Philippe le BelChapitre 38 sur 242 · LIVRE PREMIER. CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. CHAPITRE IV

part pour la terre sainte. Beaucoup de seigneurs, avides de gloire, mais à court d'argent, se trouvèrent dans la nécessité, pour subvenir aux charges d'une guerre lointaine, soit de vendre leurs fiefs à des suzerains plus puissants, et même aux rois, dont le domaine s'accrut considérablement à cette époque, soit de faire à leurs vassaux des concessions de terres ou de franchises, pour obtenir en échange l'argent nécessaire à l'expédition. Tout cela modifia singulièrement la constitution et les idées féodales ; mais ce fut surtout au retour de la terre sainte que se manifesta toute une révolution dans la société comme dans les esprits.

Les peuples divers qui jadis vivaient, en quelque sorte, à l'insu l'un de l'autre, s'étant rencontrés en face des mêmes périls, finirent par se connaître et se rapprocher. Ces rapprochements opérèrent entre les nations et les religions opposées, sinon de la sympathie, du moins une certaine tolérance. Les croisés trouvèrent que dans les habitudes, les mœurs, la civilisation de ceux qu'ils venaient de combattre, il y avait, en définitive, quelque chose à prendre et à conserver. Les Musulmans, tout en regardant leurs ennemis comme des hommes grossiers et barbares, finirent par admirer leur enthousiasme, leur bravoure et leur foi. L'Orient et l'Occident échangèrent ainsi, presque sans se rendre compte de ces échanges, leurs éléments réciproques de civilisation et de grandeur. De retour dans leurs foyers, les anciens* croisés ne purent se décider à se renfermer comme autrefois dans leurs châteaux respectifs. Ils avaient goûté le bienfait de la vie sociale; leurs idées s'étaient élargies au contact de leurs semblables; ils avaient vécu presque en commu-

naulé pendant les péripéties de la guerre; ils ne pouvaient reprendre leur isolement; Tesprit de sociabilité les dominait, et des rapports de plus en plus fréquents s'établirent entre eux.

Il en fut de même pour les roturiers : leurs contacts avec les diverses nations d'orient et d'occident donnèrent lieu, entre toutes les classes de travailleurs, à des relations incessantes dont le résultat fut l'extension des opérations industrielles, le développement du grand commerce, du commerce maritime, immense canal par lequel arrivent chaque jour, aux peuples qui le possèdent, la richesse et la prospérité, c Les Européens s'étant emparés des côtes de la Syrie, le commerce de l'Orient s'agrandit et les Italiens ne le firent pas seuls. Les Provençaux, les Languedociens, les Catalans y prirent part, et les villes qui s'érigeaient dans le golfe de Lyon s'érigèrent aussi en républiques marchandes. Marseille, Arles, Saint-Gilles, Montpellier, Narbonne, Barcelone, imitèrent les cités commerçantes de l'Italie qui, les ayant devancées dans le commerce, les avaient précédées dans la nouvelle liberté. Le mouvement commercial ne va jamais seul : il provoque, par l'offre des denrées étrangères, une production plus grande des denrées indigènes, afin de pouvoir opérer l'échange, et un surcroît de travail sur les matières, soit indigènes, soit étrangères, pour les mettre plus à portée de la consommation. »

(MiGNET.)

Ainsi se formèrent peu à peu, non-seulement des centres communs où la population, livrée au travail, put acquérir chaque jour une importance nouvelle, mais encore des communes tout entières, des villes relativement considérables, dont l'influence sur le ré-

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