LIVRE PREMIER. CHAPITRE IV
féodale, et dont les seigneurs avaient eux-mêmes donné plus d'une fois l'exemple aux manants. La leçon ne fut pas perdue, et le jour vint où, poussés à bout par des vexations de toute sorte, les habitants des villes, malgré l'inégalité de leurs forces et l'humilité de leur condition, s'insurgèrent de toutes parts et réclamèrent, les armes à la main, les droits qu'on leur avait brutalement enlevés. Contre un tel soulèvement, la féodalité, si forte qu'elle fût encore, devait nécessairement faiblir. Plusieurs seigneurs transigèrent; et de cette grande révolution populaire, qui avait son principe et sa légitimité dans une intolérable souffrance, sortirent des communes régulièrement constituées, avec leurs lois et leurs magistrats.
Que faisait la royauté pendant que ces mouvements s'opéraient? Assurément elle ne restait pas inactive; mais elle songeait avec patience à son œuvre civilisatrice. Tout en participant à l'organisation féodale et en se bornant au simple rôle de suzeraine, elle comprenait qu'elle avait un rôle plus important à remplir, celui de lutter toujours, tantôt secrètement, tantôt ouvertement, contre un régime qu'elle considérait comme un obstacle à la civilisation. Â mesure que ce régime s'éloigna de sa forme primitive, à mesure que la féodalité se modifia pour se rapprocher peu à peu de la forme monarchique, on vit la royauté se dégager des liens qui la tenaient captive et se préparer à recevoir, au moment décisif, le dépôt sacré du gouvernement. Nous l'avons vue complètement effacée par l'indépendance absolue des propriétaires de fiefs; nous l'avons vue obligée, pour conserver au moins une partie du pouvoir, de se mêler à ceux qui se l'étaient partagé et de se constituer l'égale, sous un
certain rapport, d'un grand nombre de ses sujets. Mais le temps est venu où sa situation va grandir, où son rôle va se dessiner, où son nom va devenir un signe de commandement. Louis le Gros inaugure son avènement au trône par un grand acte de libéralisme, l'affranchissement des communes. C'est le commencement d'une ère de protection pour les populations malheureuses; c'est un premier pas vers la liberté et l'égalité; c'est le point de départ du gouvernement de la société par elle-même et du droit qu'auront un jour les citoyens d'intervenir dans l'administration du pays. D'un autre côté, chacun ne tarde pas à reconnaître que la féodalité, après deux ou trois siècles d'existence, est arrivée à son terme et ne peut offrir aux populations qu'une insuffisante garantie. A mesure que les petits fiefs diminuent, en s'incorporant aux fiefs de premier ordre, les anciens propriétaires de ces territoires inférieurs se rapprochent du grand suzerain, c'est-à-dire du roi. Dans les occasions nombreuses, à cette époque, où l'on est menacé de quelque injustice, de quelque violence, c'est au roi que Ton a recours, comme au représentant de l'ordre public, comme à l'arbitre souverain des droits de chacun, comme au protecteur naturel des faibles et des opprimés. La féodalité n'est pas encore morte, mais un coup mortel vient de l'atteindre. Dédaignant de lutter avec elle, la royauté la délaisse et s'en sépare pour se placer au-dessus d'elle, et montrer à tous qu'en s'élevant ainsi sans obstacle, elle a un rôle providentiel à remplir. Sous Philippe-Auguste, elle affermit de plus en plus son pouvoir, elle agrandit ses possessions territoriales, elle se fait suzeraine des suzerains en réunissant autour d'elle ses hauts barons en cour de