LUTTES AVEC LA NOBLESSE
Lorsque Philippe le Bel monta sur le trône après la mort de son père, Philippe le Hardi, il avait dixsept ans à peine, et déjà Ton remarquait dans toute sa personne quelque chose d'exceptionnel qui semblait le prédestiner au gouvernement absolu. Ses traits étaient purs et réguliers; son visage, avec un air de distinction et de noblesse, avait une expression de froideur et de sévérité remarquable; son œil terne s'animait rarement, et pourtant son regard avait une telle puissance, que, quand il était fixe, on ne pouvait le soutenir. C'était une impassible figure, qu'on a comparée à une statue ^ et dont on dit même que la statue du tombeau de Saint-Denis reproduit assez
* DupuY, Preuves du différend, p. 644.
exaclement la grave et sévère beauté. C'était comme un roi de marbre, dont la pensée était impénétrable, dont la parole était glaciale, dont le silence était terrible. Et pourtant, avec cette apparente immobilité, Philippe le Bel a plus fait pour la bonne administration du royaume et pour l'amélioration du sort des classes inférieures, que beaucoup d'autres dont on admire l'activité. Il avait l'esprit cultivé, s'était adonné aux études sérieuses, savait les langues anciennes, et principalement le latin, qu'il écrivait, sinon avec élégance, du moins avec une certaine précision. Seulement il aimait peu les lettres proprement dites, les œuvres d'imagination, la poésie, frivolités qui ne pouvaient lui être d'aucun secours dans son rôle de réformateur. Il préférait les sciences ou les arts d'application, dont la pratique amène chaque jour un nouveau progrès. Aussi n'encourageait-il pas les littérateurs de son époque, et peut-on citer, comme une de ses victimes en ce genre, un poète, Guillaume Guiard, qui, après l'avoir célébré dans un long poème, n'eut aucune part à ses faveurs et mourut dans la misère, après avoir vécu dans l'obscurité ^ Il réservait, au contraire, toutes ses sympathies pour les hommes dont les études spéciales pouvaient l'aider dans la réalisation de ses plans de gouvernement.
Sa politique avait quelque chose de notre despotisme révolutionnaire et se résumait presque en ces deux axiomes de nos démagogues modernes : la souveraineté du but, la fin justifiant les moyens. Il ne reculait ni devant certaines rigueurs ni môme devant certaines cruautés, lorsqu'il les jugeait nécessaires à
* Dk Wailly, Notice sur Guillaume Guiard.