LIVRE DEUXIÈME. CHAPITRE
raccroissement de son pouvoir. Il pensait que les représailles doivent toujours être assez énergiques pour que ceux qui les ont subies n'aient jamais la tentation d'en tirer vengeance. Il considérait que si l'affection pour le prince est chose désirable, il est encore plus sûr pour celui qui gouverne d'être craint de ses sujets que d'en être aimé. C'est le sentiment que Machiavel exprima plus tard en ces termes : c On appréhende « beaucoup moins d'offenser celui qui se fait aimer « que celui qui se fait craindre; car l'amour tient c par un lien de reconnaissance bien faible pour la « perversité humaine et cède au moindre motif d'in- « tèrét personnel, au lieu que la crainte résulte de la « menace du châtiment, et cette peur ne s'évanouit « jamais. » (Ch. xvii.)
Venu plutôt pour organiser que pour agrandir, Philippe avait peu de goût pour la guerre, sans doute parce qu'il se rendait la justice de se considérer comme un assez inhabile capitaine. Il préférait les négociations, les temporisations, les trêves, la diplomatie, en un mot, qui lui fournissaient l'occasion de montrer son aptitude et son habileté d'homme d'État. Il était, en effet, dans ces sortes d'affaires, aussi habile que pas un : quand il s'agissait de conclure un traité de paix, une transaction avec les puissances rivales, un grand acte politique quelconque, il était sûr du succès, parce qu'il se sentait la capacité nécessaire pour triompher à tout prix. Tous les moyens,, il est vrai, lui paraissaient bons; en matière de gouvernement ou d'administration, les scrupules étaient pour lui choses puériles. Mais, comme il réussissait toujours, personne n'avait la pensée de le blâmer. Tout en n'aimant pas la guerre, il excellait dans les exercices du
corps, parce qu'il était d'une force musculaire prodigieuse. On raconte à ce sujet qu'il lui suffisait de saisir par les épaules deux chevaliers armés, pour les faire plier devant lui. Que la tradition soit exacte ou controuvée, ce n'en est pas moins une image saisissante de la vigueur avec laquelle ce prince fit plier sous son sceptre de fer toute la chevalerie française, toute la noblesse féodale, toutes les puissances enfin qui pouvaient faire obstacle à l'exécution de ses desseins. En même temps que la force musculaire, il avait la bra> voure et ne fuyait aucun danger. Mais il aimait surtout le calme de la délibération, dans son conseil, au milieu de quelques hommes dévoués, qu'il enrichissait aux dépens des contribuables, pour qui sa parole était toujours un ordre, et dont rien n'était capable d'altérer la soumission. Il s'entourait de ces familiers plus souvent encore pour s'assurer de leurs bras que pour écouter leurs conseils, qui, d'ailleurs, étaient toujours conformes à sa propre volonté. Ce n'étaient pas des ministres; c'étaient des instruments, sinon complètement passifs, du moins n'agissant que d'après son inspiration. Rien ne l'arrêtait dans la réalisation d'un dessein qu'il avait conçu; pendant des années entières, s'il le fallait, il le mûrissait dans sa pensée; tôt ou tard il le faisait éclore, et ses hommes d'État étaient toujours là pour y applaudir.
Un tel roi ne pouvait être que ce qu'il fut en réalité, un despote dans toute la force de l'expression, non par nécessité, comme quelques-uns, non pour atteindre un but déterminé, comme quelques autres, mais tout simplement par nature et par caractère. Il fut despote parce que, avec son tempérament, il ne pouvait pas être autre chose. Il fut despote avec d'au-