LIVRE DEUXIÈME. CHAPITRE V
Nimègue. Philippe trouvait dans son voisin, le roi d'Angleterre, un émule redoutable. Dès cette époque se manifestait déjà, entre l'Angleterre et la France, cette mystérieuse et jalouse rivalité qui, jusqu'à nos jours, a fomenté tant de guerres et donné lieu à tant de récriminations réciproques. Tandis que Philippe poursuivait Textension de son territoire du côté de l'Allemagne, Edouard avait à cœur de ne rien négliger pour accroître le sien, soit en se faisant restituer ce qu'il avait laissé prendre, soit en soumettant a son sceptre tous les peuples des lies Britanniques. L'Ecosse, principalement, était l'objet de ses convoitises et de ses espérances, à raison des troubles qu'excitait chez elle un récent changement de dynastie. N'ayant pas été choisi pour roi, comme il l'avait désiré, il éprouva contre cette nation un ressentiment tel, qu'il en conserva le surnom de marteau des Écossais, parce qu'il prétendait les battre comme le marteau bat le fer sur l'enclume. Ces préoccupations lui faisaient oublier momentanément la France, et surtout la Normandie, qu'il aurait bien voulu reprendre, mais pour la reprise de laquelle il ne trouvait pas le moment opportun.
Philippe, de son côté, ne restait pas inactif : il avait à cœur de faire, un jour ou l'autre, main basse sur la Guienne, que son aïeul avait, trop facilement selon lui, rendue à l'Angleterre. Il avait en même temps la volonté de conquérir la Flandre, qu'il considérait comme la clef du domaine des empereurs.
Une circonstance inattendue servit tout à coup ses desseins à l'égard de la Guienne. Deux pilotes, l'un Anglais, l'autre Normand, eurent une querelle à Bayonne, en 1293. L'Anglais tua le Normand, ce qui
suscita de vives représailles de la part des compatriotes de la victime. Ces derniers, en effet, saisirent le meurtrier et le pendirent avec un chien au grand mât de son vaisseau. De là une lutte tellement violente entre les habitants des deux rives, que les deux rois durent intervenir. On ne s'accorda pas; il fallut employer les moyens rigoureux. Philippe n'était pas batailleur : bien qu'il fût brave, il aimait mieux la procédure que la guerre; aussi est-ce par un procès qu'il eut la prétention de clore les hostilités.
En qualité de suzerain du roi d'Angleterre, il cita ce dernier, comme duc de Guienne, devant sa cour, pour répondre des méfaits commis par ses hommes sur le territoire du fief qu'il tenait de la France. Edouard était trop occupé du côté de l'Ecosse pour songer à répondre personnellement à une telle citation. Il ne comparut pas et envoya divers négociateurs chargés de proposer à son suzerain un arrangement amiable. Pendant les négociations, de nouvelles violences se manifestèrent de la part des Anglais : plusieurs marchands normands furent massacrés, un sergent français fut saisi et mutilé, des agents du roi furent décapités, un château occupé par les Français fut pris d'assaut et livré aux flammes; partout les sujets du roi de France furent, de la part de leurs ennemis, l'objet d'outrages et de mauvais traitements. Il ne pouvait plus alors être question de moyens pacifiques; la loi féodale autorisait le suzerain à s'emparer par confiscation des domaines de son vassal rebelle et ne comparaissant pas à sa citation; Philippe le Bel appliqua cette loi strictement et envoya le connétable de Nesle, à la tête d'un détachement militaire, pour s'emparer de tous les territoires appartenant à