LIVRE DEUXIÈME. CHAPITRE V
celle de Tempereur, celle des archevêques, celle du chapitre et celle du roi. Jusqu'alors elle avait su résister à ces prétentions rivales, ou plutôt s'était arrangée de manière à les satisfaire Tune après Tau- Ire, tout en conservant son indépendance. Mais le temps était venu où tout Tentraînerait vers sa nouvelle destinée, et où rien ne pourrait Tempécher de suivre le mouvement de concentration dont la nationalité française éprouvait déjà le bienfait.
Il fallait que ce mouvement fût aussi irrésistible que décisif, car Lyon n'était pas sans connaître le sort des sujets de Philippe, et sans savoir qu'en se livrant à lui c'était se livrer au despotisme le plus absolu. Plus d'une fois ses habitants avaient souffert des discordes fomentées entre eux et leurs chefs ecclésiastiques par le prévôt du roi de France. Mais ce dernier leur paraissait être un protecteur plus fort et plus puissant que l'archevêque et tous ses chanoines réunis. Aussi avaient-ils réclamé son intervention dans maintes circonstances où ils craignaient d'être victimes de quelque oppression nouvelle. Ces dispositions favorables d'une population déjà fascinée peut-être par le prestige naissant du nom de France et du titre de Français, furent de plus en plus encouragées par Philippe le Bel et par ses représentants.
Philippe avait pour maxime, comme beaucoup de ceux qui ont aspiré au commandement suprême, qu'il faut « diviser pour régner. » Aussi s'attacha-t-il à entretenir, entre les Lyonnais, l'archevêque et le chapitre, des causes de division, qui devaient amener, tôt ou tard, la réussite de ses projets. L'archevêque, Louis de Beaujeu, devint l'objet d'attaques incessantes et de vexations sans nombre de la part de ses diocésains,
derrière lesquels se cachait le roi. Poussé à bout par tous ces tourments, il se décida à se soumettre; mais il ne voulut le faire qu'en obtenant, à titre de compensation, la dignité de primat des Gaules et la jouissance de certains droits féodaux, tels que celui de battre monnaie et celui déjuger les appels de premier degré.
Toutefois le roi voulut profiter de la soumission qui venait de lui être faite, et se conduisit de manière à partager le plus avantageusement possible le gouvernement de la ville et du comté avec le prélat qui en conservait la possession. Il établit à Lyon un gouverneur spécial chargé de le représenter dans la cité, d'y sauvegarder ses droits et de protéger les habitants contre ses rivaux. En retour de cette protection, il établit un impôt annuel, qui ne tarda pas à devenir la source de nouvelles discordes. Dans ces entrefaites, Louis de Beaujeu mourut et eut pour successeur Pierre de Savoie, qui refusa d'exécuter le traité précédemment conclu, c'est-à-dire de se soumettre au roi de France. Ce refus trouva des appuis dans la population, qui commençait à sentir le poids du sceptre royal et à trouver trop chèrement payée la protection qu'on lui avait promise. Des protestations s'élevèrent de toutes parts contre le despotisme du roi ; des menaces furent proférées ; des conspirations se formèrent, et une révolte générale ne tarda pas à éclater. Mais l. répression suivit de près l'attaque : Philippe le Bel n'était pas homme à se laisser vaincre par une émeute de bourgeois, surtout lorsque cette émeute lui fournissait l'occasion qu'il avait cherchée, d'accomplir brusquement et presque sans effort une inébranlable résolution.