LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE I
de son indépendance. Non-seulement il avait voulu que le signataire du traité fût, non pas Boniface VIII, souverain pontife, mais Benoit Gajetan, simple particulier *; il voulut encore qu'il fût bien reconnu qu'à lui seul appartenait la direction temporelle de son royaume ; qu'en matière de gouvernement, il n'avait aucun supérieur; que ses sujets lui devaient une obéissance exclusive, comme à leur unique souverain, et qu'il ne s'inclinerait jamais devant le saint-siége que pour ce qui toucherait au spirituel proprement dit. Après une telle protestation, les deux pouvoirs rivaux ne pouvaient avoir que des rapports difficiles et se trouver, l'un vis-à-vis de l'autre, que dans cet état de suspicion réciproque qui, tôt ou tard, amène la menace et l'hostilité.
Philippe était aux expédients pour se procurer les fonds nécessaires aux frais d'expéditions ruineuses. Les impôts» la fausse monnaie, les tailles de toute sorte ne lui suffisaient plus. Les laïques étaient épuisés par les spoliations, par les exécutions, par les confiscations dont leurs biens étaient à chaque instant l'objet. Il fallut frapper à toutes les portes pour faire participer tout le monde, sans exception, aux charges de la guerre et du gouvernement. Le clergé fut obligé de subir les exigences des agents royaux, et fut soumis aux mêmes taxes que les laïques de toutes les conditions. L'Église avait acquis, à cette époque, d'immenses richesses dont la royauté avait commencé à arrêter les progrès ou à faire au moins profiter la couronne dans une certaine proportion, en frappant leur possession d'un droit considérable. C'était le cas, pour
* Raynaldus, sous Tannée 1298, n» 2.
Philippe le Bel et pour ses conseiflers, de faire acte, en pareille circonstance, et d'hostilité cléricale et de nivellement monarchique. Le clergé dut se soumettre momentanément, d'autant plus que les moyens employés pour obtenir son obéissance n'étaient pas de nature à lui faire espérer le moindre répit. Cependant des plaintes nombreuses furent adressées à Rome par les plus récalcitrants, et ces plaintes furent accueillies avec d'autant plus de faveur, que le roi d'Angleterre avait récemment provoqué des récriminations semblables, de la part du clergé anglais, contre des mesures encore plus vexatoires que celles de Philippe le Bel.
Boniface n'était pas de caractère à supporter longtemps les vexations dont son clergé se plaignait d'être victime. Quoique déjà parvenu à la vieillesse, au moment où commencèrent ses démêlés avec le roi de France, il déploya dans ces circonstances toute l'énergie de la jeunesse. Doué d'un esprit cultivé, imbu de la science du droit, qu'il avait professée comme légiste avant de songer à entrer dans les ordres, pénétré de la grandeur de sa mission de pontife et de chef de l'Église universelle, ferme dans ses résolutions, opiniâtre dans ses préjugés, absolu dans l'exercice de son immense pouvoir, hautain dans ses rapports avec les princes de la terre, convaincu, comme son modèle Grégoire VII, que son titre de vicaire de Jésus-Christ lui donnait un droit de domination sur tt)utes les puissances, il réunissait ainsi toutes les conditions susceptibles de donner à une lutte avec un roi comme Philippe le Bel les proportions d'une guerre formidable.
Aux plaintes énergiques par lesquelles on deman-