LIVRE TROISIEME. CHAPITRE l
toutes les corporations ecclésiastiques, venant renouveler au vicaire de Jésus-Christ leur serment d'inviolable fidélité; les milliers de voyageurs de toute condition se précipitant sur les pas du souverain pontife pour le contempler dans sa gloire et sa magnificence; tous ces spectacles éblouissants donnèrent au malheureux pape une idée telle de sa situation, qu'il fut convaincu, comme l'avaient été avant lui Grégoire VII et Innocent III, qu'aucune puissance, si élevée qu'elle fût, ne pouvait égaler la sienne ni songer à lui résister.
Et pourtant les temps n'étaient plus les mêmes que lors des luttes soutenues par ses glorieux prédécesseurs contre les empereurs et contre les rois. La puissance temporelle avait fait d'immenses progrès; la royauté était devenue une force redoutable; la papauté, au contraire, tout en restant la plus haute représentation de la puissance spirituelle, avait singulièrement perdu de son influence politique. Malgré tous ses efforts, les Anglais gardaient l'Ecosse, qui cependant était considérée comme fief de l'Église. Albert d'Autriche conservait la couronne violemment arrachée du front d'Adolphe de Nassau, au mépris des avertissements du saint-siège. Le roi de Naples ne pouvait recouvrer la Sicile, et la transaction entre l'Angleterre et la France n'avait eu lieu qu'à la condition que le pape y figurerait seulement comme simple particulier.
Néanmoins, Boniface poursuivit le cours de ses tentatives d'envahissement gouvernemental. Dans les pompes du jubilé séculaire, il voulut paraître avec un déploiement extraordinaire d'attributs de pouvoir. On le vit, tantôt couvert des plus riches ornements de la
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papauté, la tiare aa front et les clefs de saint Pierre à la main, tantôt revêtu des insignes de l'empire et précédé de hérauts portant le sceptre, l'épée, la couronne, et criant h la foule : € Il y a ici deux glaives : Pierre^ tu vois ton successeur^ et vous^ Christ^ regardez votre vicaire I • Ces deux glaives avaient une signification : c'était le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, dont celui qui marchait avec une telle escorte, se proclamait solennellement le représentant glorieux.
Tandis que ces choses se passaient à Rome, Philippe le Bel n'était pas inaclif, et ses actes multipliés étaient de nature à raviver contre lui les ressentiments à peine éteints de Boniface. C'est ainsi qu'au mépris d'une sentence d'excommunication, lancée contre Albert d'Autriche, comme ayant détrôné Adolphe de Nassau, il contractait avec cet usurpateur une alliance menaçante pour la papauté. C'est ainsi encore qu'il envahissait le comté de Melgueil, appartenant à Tévéque de Maguelonne, et qu'il provoquait le vicomte de Narbonne à refuser de faire hommage à l'archevêque, son suzerain. Tous ces actes furent considérés par Boniface comme autant d'actes d'insoumission à l'autorité pontificale, et donnèrent lieu de sa part à des mesures dont l'exécution devint le signal d'hostilités auxquelles la mort n'eut même pas le pouvoir de mettre fin.
Le pape essaya cependant encore une fois les moyens de conciliation et se mit en rapport avec le roi, par l'intermédiaire d'un légat spécial qu'il chargea de tous ses pouvoirs. Ce légat était Bernard de Saisset, seigneur suzerain de Pamiers, dont Boniface l'avait nommé évêque, quelques années auparavant, malgré l'opposition de Philippe le Bel. On ne pouvait pas