‹ Philippe Pinel et son œuvreChapitre 4 sur 14 · ASCLÉPIADE · texte numérisé non relu

ASCLÉPIADE

A la suite des discordes survenues dans la famille des Lagidcs et de la dispersion des savants sous Ptolémée Évergète II, le flambeau de la médecine passa d'Alexandrie à Rome.

Asclépiade vint dans cette ville au commencement du premier siècle avant notre ère. D'abord rhéteur, il se fit ensuite médecin. Traitant avec dédain la médecine d'Hippocrate, il l'appelait irrévérencieusement une méditation sur la mort ; et se ralliant aux idées philosophiques de Leucippe et de Démocrite, plus clairement exposées par

Épicure, il expliqua par les atomes, non seulement la formation du monde, sa constitution et ses phénomènes, mais encore l'homme, son organisation et ses maladies. Dans la reconstitution du système dont Asclépiade fut le fondateur, il faut s'aider du Poème de la Nature de son contemporain Lucrèce, fidèle interprète de la doctrine d'Épicure, dite des atomes.

Par atome, on entendait le dernier terme de la divisibilité de la matière. Reçus par les pores, ils arrivaient à constituer par leur accumulation et leurs arrangements les différentes parties dont le corps humain se compose ; du parfait rapport des uns avec les autres et de la libre circulation des atomes résultait la santé. Mais de même que l'harmonie respective des pores ou vides et des atomes rendait le corps bien portant, leur disproportion entraînait la maladie. La santé résultait de la parfaite circulation des atomes. Les pores ne devaient être ni trop ouverts, ni trop relâchés (strictum et laxum).

Alienatio est passio in sensibus^ telle est la définition qu'Asclépiade donne de la folie, qu'il désignait d'ailleurs par le terme générique de alienatio mentis, et qu'il divisait en phrénitis, manie ou fureur et mélancolie. Envisageant le délire en tant que désordre de l'intelligence, il a émis, dans cette direction d'idées, des vues ingénieuses et saisissantes. Sa doctrine psychologique était, à peu de chose près, celle de la sensation. L'âme n'était pour lui que l'ensemble des sens. Sa profession de foi philosophique ne comportait pas beaucoup d'articles; il faisait bon marché de la nature inconsciente et irresponsable. Toute sa doctrine se trouve résumée en quelques lii-nes dans Cœlius Aurelianus.

La pratique en usage voulait qu'on mît dans des lieux obscurs les frénétiques et les maniaques. Asclépiade s'élève contre cette coutume. « A la lumière, dit-il, les conceptions maladives sont faibles, peu intenses ; elles peuvent être rectifiées par les impressions normales des sens. Ainsi la flamme d'une lampe disparaît devant l'éclat du jour. Dans l'obscurité, au contraire, ces conceptions erronées sont plus fortes et plus tenaces, les sens étant en repos et dans l'impuissance de les contrôler. Tout alors est présent et réel pour les malades, comme dans un rêve. Et en elfet, l'esprit seul, dans l'inaction des organes des sens, crée les fantômes qui l'assiègent. Privés de ces moyens naturels de contrôle, les malades croient donc à leur chimère comme à la réalité. »

On voit qu'Asclépiade tenait grand compte des agents extérieurs de la vie, l'air et la lumière, en homme qui avait observé parfaitement la différence des sensations, des impressions et des perceptions, voire des jugements pendant le jour et pendant la nuit. « Les malades, ajoutet-il, voient souvent les choses autrement qu'elles ne sont; le.s objets extérieurs existent, mais les perceptions qui en résultent sont fausses et donnent lieu à des erreurs maladives. C'est ainsi qu'Hercule, dans son trouble, prenait sa femme et ses enfants pour des ennemis, et ([u'Oreste épouvanté voyait une Furie dans la personne de sa sœur. » Asclépiade distinguait donc nettement les hallucinations des illusions.

La transformation d'une forme de folie en une autre est un fait qui le frappa vivement ; partant de cette métamorphose, il se demande si au moyen d'un excitant cérébral, le vin, par exemple, il ne serait point possible,

en vue de la guérison, d'opérer une transformation analogue. C'est sous l'influence de ces idées préconçues qu'il l'ut, sans nul doute, conduit à conseiller Tivresse dans le traitement général de l'aliénation. Il avait donc pour principe en thérapeutique mentale de provoquer, chez tous les malades qu'il soignait, une ivresse substitutive, à moins qu'il n'y eût chez eux répulsion complète pour le vin. Au contraire, il proscrivait la saignée, même au début de l'affection. « Saigner les frénétiques, c'est les juguler, » disait-il.

Page 1