CELSE
Asclépiade fut chef d'école; il avait réuni autour de lui de nombreux disciples ; Gelse , avec une prédilection visible, l'appelle : multariim reriim auctor bomis, et le suit docilement ; Gaelius Aurelianus ne cesse d'invoquer son autorité en la combattant quelquefois. Cependant plusieurs doctrines rivales se partageaient la scène, au moment où Celse parut : le dogmatisme, qui, tout en cherchant par le raisonnement l'essence des maladies cl leurs causes occultes, recommandait l'étude de l'anatomie et de la physiologie; l'empirisme, qui, bornant Ja médecine aux faits observés et ne lui reconnaissant d'autre base que l'expérience, rejetait l'anatomie et la physiologie comme inutiles ; le pneumatisme, d'obscure origine, rapportant la cause des maladies à l'action du pneuma, esprit aérien qui modifiait les solides et les liquides; le méthodisme enfin, qui faisait consister toutes les maladies dans le resserrement et le relâchement des
pores. C'était la doctrine nièiiie d'Asclcpiade, modifiée par son disciple Thémison.
Celse déclare n'a])parlenirà aucune de ces doctrines ; il passe pour éclectique, du nom d'une secte alors nouvelle.
« 11 est inutile d'exposer, disail-il, les idées auxquelles nous reconnaissons le j)lus grand degré de vraisemblance. Danscette manière de voir, on n'adopteexclusivcment aucune opinion, de même qu'on n'en rejette aucune d'une manière absolue ; mais on conserve un moyen terme entre les sentiments contraires, et c'est en général le parti que doivent prendre dans les discussions ceux qui recherchent la vérité sans ambition. » — Dans ces mots, il ne faudrait pas voir le désir de ne se brouiller avec aucune secte ; Celse cherchait la vérité de bonne foi, et il (Savait qu'elle ne se trouve pas dans les doctrines absolues. Aussi recommande-t-il aux médecins de ne rien négliger, non pas môme les pratiques des empiriques.
Divisant, comme l'École méthodique, les maladies en aiguës et chroniques , il les partage de plus en deux groupes principaux, savoir : les maladies générales qui affectent l'économie tout entière, et les maladies locales (jui n'en intéressent qu'une partie. Parmi les affections générales, totius corporis, Celse, en première ligne, range les fièvres tierces, quartes, pernicieuses, etc.; pour la phrénitis, il la classe avec les autres espèces mentales. Contrairement à Asclépiade, qui avait adopté la dénomination générale d'alienatio mentis^ notre auteur préfère celle d'insania, qu'il applique aux trois genres de folie dont sa classification est formée.
La frénésie, qui est le premier genre de Celse, est caractérisée par up la lièvre et un délire continu. Le second
genre, sans autre désignation, répond à la mélancolie, à peu près telle qu'on la conçoit de nos jours. La tristesse, mêlée de terreurs et d'angoisses, est le fond prédominant de l'affection. Le troisième gem^e se subdivise en deux espèces: 1° le délire hallucinatoire gai ou triste; 2° le délire général et partiel. Dans la première variété, le malade est obsédé par des images, tandis que l'intelligence parait intacte; dans la seconde, au contraire, c'est l'esprit lui-même, le jugement qui est affecté. Cette division est essentielle : lésion des sens, lésion du sensorium commune.
Le traitement devait différer en raison de chaque espèce suivant l'aphorisme auquel Gelse s'est conformé : (( Naturammorborum ostendunt curatioues, » ce qui signifie que l'étiologie est démontrée, confirmée par la thérapeutique. « Les personnes atteintes de folie feront beaucoup d'exercice et seront frictionnées souvent; elles ne prendront ni viande grasse ni vin; seulement, après avoir été purgées, elles choisiront les aliments les plus légers de la classe moyenne. Il ne convient pas de les laisser seules ou avec des inconnus, non plus qu'avec des gens qu'elles dédaignent ou qui leur sont indifférents. Elles doivent changer de pays, et, si la raison leur revient, voyager tous les ans. » On aperçoit dans ces prescriptions générales les germes du traitement qui consiste à isoler les malades en les déplaçant, en les arrachant au milieu habituel. Gelse déclare inutiles les moyens coercitifs (( pour ceux dont le délire ne s'exhale qu'en paroles, ou qui sont faiblement agités »; mais, poursuit-il, a il convient d'attacher ceux qui témoignent plus d'emportement etde les mettre hors d'état de se nuire à eux-mêmes, ou de
nuire à ceux qui les entourent ». A l'emploi des liens, il faut ajouter un mode de coercition : l'isolement dans une chambre séparée, soit éclairée, soit obscure. « Ce qu'il y a de mieux à faire, dit-il, c'est d'éprouver l'une et l'autre méthode, de rendre à la lumière celui qui redoute l'obscurité, et de tenir dans les ténèbres celui que la clarté épouvante. » Les frénétiijues ne devaient rien avoir sous les yeux qui pût devenir pour eux un sujet d'effroi, et il était de principe commun que les murs de leurs chambres fussent unis et sans peintures.
En traitant les égarements de l'esprit, il est nécessaire de se plier aux diverses formes qu'ils présentent. Il y a chez les uns de vaines terreurs à dissiper. « Il y en a d'autres dont il faut maîtriser l'audace, et qu'on ne peut dompter que par des châtiments physiques. C'est par la réprimande et la menace qu'on arrête parfois des éclats de rire insensés; parfois aussi, pour arracher ces malades à leur mélancolie, on a recours à la musique, au son des cymbales et à d'autres moyens bruyants. En général, il vaut mieux entrer dans leur folie que de la combattre ouvertement et les ramener par degrés, sans qu'ils s'en doutent, de la déraison à des idées plus saines. Dans certains cas, on doit tâcher de captiver leur attention : aux gens de lettres, par exemple, on fera des lectures, soit d'une manière correcte, s'ils y prennent plaisir, soit avec des incorrections calculées, s'ils en paraissent choqués, parce qu'en voulant les relever, ils sont obligés déjà d'exercer leur jugement; on peut même les contraindre à réciter les passages dont ils ont gardé le souvenir. Il y a de ces frénétiques auxquels on a pu rendre le goût des aliments en les plaçant à table au milieu des convives, d
Pour le mélancolique , éloigner toute cause d'épouvante, et lui redonner, autant que possible, bon espoir, s'efforcer de le distraire, par les récits et les jeux qui lui plaisaient le plus en l'état de santé; vanter, s'il est auteur, ses écrits avec complaisance, et les lui remettre sous les yeux; opposer à ses tristes imaginations de douces remontrances, en cherchant à lui faire sentir qu'il devrait, dans les choses qui le tourmentent, trouver plutôt un sujet de satisfaction que d'inquiétude; voilà les prescriptions dont l'emploi semble offrir le plus de chances de guérison.
Malheureusement, une ombre obscurcit ce tableau : € Dès que ses actes ou ses paroles attestent sa déraison, il faut, pour le dompter, employer le jeûne, les chaînes et les châtiments. » En résumé, diversion morale puissante, intimidation, surprise, exercices variés, tant physiques qu'intellectuels, voyages, choix scrupuleux des gardiens, surveillance attentive, tels sont les éléments dont se compose le traitement moral de Celse. Quant à sa thérapeutique physique, s'il ne proscrit pas d'une manière absolue, comme Asclépiade, la phlébotomie dans la phrénitis, il en limite l'application avec prudence, ne saignant qu'autant que les forces du malade l'y autorisent, et choisissant, pour y avoir recours, le moment où la fièvre cesse de croître. Il saignait aussi dans la mélancolie. La tête des aliénés était rasée, et le cuir chevelu mis à nu; on le fomentait avec de l'eau de verveine, et l'on y répandait ensuite de l'huile rosat. Afin de provoquer le sommeil, il était d'usage d'appliquer sur la tête un onguent spécial, formé de safran et d'iris. Le pavot et la jusquiame étaient administrés en tisane, ou à défaut,
et comme agents soporifiques, on plaçait sous l'oreiller des malades des pommes de mandragore.
Le balancement du malade dans un lit suspendu, le transport en litière après le repas, et le bruit monotone de l'eau tombant par intervalles réguliers d'un tuyau posé dans le voisinage, étaient encore utilisés à cet effet. Tous ces moyens sont empruntés à l'ingénieuse thérapeutique d'Asclépiade. « Rien ne fait tant de bien à la tète, dit Gelse, que l'eau froide; aussi, pour remédier à sa faiblesse, il faut, pendant l'été, l'exposer chaque jour un certain temps à la chute d'un large courant d'eau. y> Il recommande aussi les bains d'eau et d'huile. En présence de l'insomnie opiniâtre, et si le malade n'avait pas été saigné, il regardait encore comme utile une application de ventouses scarifiées à l'occiput; « mais personne, avait-il dit, si ce n'est afin de réprimer une hémorrhagie par révulsion, n'appliquera des ventouses ailleurs qu'au siège du mal, et sur le point même qu'on veut guérir. » Un mot enfin, sur l'ellébore : ses deux espèces, l'ellébore noir et l'ellébore blanc, avaient cours dans la thérapeutique des Latins. En général, on purgeait avec le noir, et l'on donnait le blanc pour faire vomir.
ARETEE
Si Gelse, dans l'antiquité, représente les doctrines moyennes, qualifiées du nom élastique d'éclectisme, Arétée y est le représentant du pneumatisme en aliénation mentale.
Pour Hippocrate, la force régulière d'impulsion ne s'altère pas; elle joue dans la maladie le même rôle que dans la santé, réglant et dirigeant toutes choses pour la conservation de l'être. Cette force primitive n'est jamais ni cause, ni principe de la maladie. Cette théorie accuse nettement la tendance à considérer la maladie comme un élément adventice suivant l'opinion qui regardait la nature comme impeccable et infaillible. Les pneumatistes, au contraire, prenant pour base de leur système l'altération de cette force, y rapportent l'origine de tous les actes morbides. Et c'est cette force, cause et agent de tous les phénomènes normaux et anormaux de l'économie, qu'ils désignent sous le nom de pneuma. Toutes les maladies, suivant les pneumatistes, commencent par la souffrance et l'altération du pneuma considéré comme principe de vie. Renfermé dans le corps, s'il ne peut trouver d'issue, il s'y accumule en ébranlant l'économie tout entière. Tournant sur lui-même en cercle, il produit l'épilepsie; subtil et sec, la phrénésie et les vertiges; sec et chaud, il détermine la manie et la mélancolie; froid, il donnerait lieu enfin à la démence sénile. — Dans cette théorie nébuleuse, la doctrine fondamentale d'Érasistrate
se trouve mêlée singulièrement à la vieille hypothèse des éléments, des humeurs cl des qualités premières.
Arétée était originaire de Cappadoce, en Asie Mineure. A défaut de données historiques, les conjectures rapportent sa pratique médicale aux premières années du deuxième siècle de l'ère chrétienne. La mélancolie, la manie, le satyriasis, l'épilepsie, l'hystérie forment dans son ouvrage des divisions particulières. Il indique, en ouli"e, le traitement qui convient à chacune de ces affections.
Arétée décrit la mélancolie : « une tristesse de l'âme, une concentration de la pensée sur une idée fixe, sans fièvre. » La manie est un trouble général de l'intelligence. «La mélancolie, dit-il, se reconnaît à des signes évidents. Elle débute sans causes connues. D'abord, tristes, silencieux, abattus, les malades deviennent irascibles et difficiles. Ils dorment mal et se réveillent en sursaut au milieu de leurs rêves. La maladie fait -elle des progrès, leurs craintes augmentent, et ils prennent pour des réalités les visions qui les terrifient. Mobiles d'ailleurs dans leurs résolutions, les mélancoliques sont, suivant le moment, bizarres, vétilleux, intéressés ou libéraux, généreux ou prodigues. Et cela non par bonté d'âme, mais par l'effet des changements d'impressions que le mal amène. »
La mélancolie avec stupeur n'avait pas échappé non plus à la sagacité d' Arétée. « Il y a beaucoup d'aliénés, dit-il, chez lesquels l'insensibilité morale, l'hébétement arrivent à un tel degré, qu'ignorants de toutes choses, ils s'oublient eux-mêmes et vivent à la manière des brutes. »
Des conséquences de la mélancolie, celles-ci qu'il signale sont dignes de remarque : « Quand la mélancolie
s'est une fois emparée de tout le corps, et qu'elle a atteint le sentiment, l'intelligence, le sang, la bile, elle se jette sur les nerfs, et elle devient non seulement incurable, mais elle dispose le corps à d'autres affections, convulsions, manie, paralysie, affections d'autant plus graves qu'elles dérivent de la mélancolie. » Parmi les complications, l'état de l'estomac est aussi indiqué : « L'estomac est le promoteur de la gaieté et de la tristesse ; c'est de lui que viennent le courage et l'abattement. La gaieté produit les bonnes digestions, tandis que la nutrition est entravée par le chagrin. De là, des dégoûts, des vomissements, des douleurs de tête, des défaillances, des insomnies, de l'amaigrissement. Tristes, taciturnes, irritables, il n'est pas rare que les malades tombent dans la mélancolie. y>
Pour la manie, Arétée la distingue d'abord d'es délires toxiques produits par le vin, la mandragore et la jusquiame. « Les personnes les plus sujettes à la manie sonl d'un caractère irritable, emporté, violent, faciles d'ailleurs, joyeuses, agréables. Un caractère inverse expose également à cette affection. Toutefois, les gens tristes, apathiques, qui apprennent avec peine et oublient vite, quoique laborieux, sont plus enclins à la mélancolie. L'âge de la vie où le sang et la chaleur abondent, l'adolescence et la jeunesse, l'âge mûr où les forces ont le plus d'énergie, favorisent le développement du délire
maniaque Parmi les habitudes, les excès de table,
l'ivresse, l'abus des plaisirs vénériens, facilitent l'explosion de la manie ; l'arrêt des règles et l'approche de la puberté chez la femme, prédisposent aussi à cette affection, laquelle, en dehors de ces causes, se manifeste
moins aisément, mais sévit en revanche avec plus d'intensité. Ajoutons que chez l'homme la suppression d'une évacuation habituelle, soit du côté du sang, soit du côté de la bile ou de la transpiration cutanée, est encore une cause occasionnelle de la manie. »
On sait qu'Arétée distingue les maladies en aiguës et chroniques, et que son livre est partagé en deux parties : i" description; 2" traitement. La partie thérapeutique n'est pas la moins curieuse. Arétée divise le traitement : 1° en traitement de l'accès; 2" en moyens médicaux comprenant les émissions sanguines, les évacuants (vomitifs et purgatifs), les exutoires, les frictions, les calmants,
les spécifiques, etc ; 3" en moyens hygiéniques qui
sont notamment l'habitation, un milieu paisible, le régime, l'exercice soutenu et la gymnastique.
Grâce aux traditions de la diététique, et malgré les empiriques qui avaient multiplié à l'excès les remèdes inutiles, on n'avait point songé à traiter les aliénés tout autrement que les malades ordinaires.
C^LIUS AURELIANUS
Gaelius Aurelianus est, au point de vue de l'aliénation mentale, l'auteur le plus important de l'antiquité, bien qu'il ne soit qu'un compilateur; mais il résume des auteurs excellents et plus particulièrement ceux de l'École
méthodique. Il était Africain, né à Sicca, petite ville de Numidie, située à peu de distance de Zama, au midi de Carthage. On ignore l'année et môme le siècle de sa naissance. Ce qu'on sait, c'est qu'il apparut sur la scène après les règnes de Trajan et d'Adrien, sous lesquels florissait, à Rome, Soranus d'Éphèse, dont il nous a transmis les doctrines médicales. On pourrait croire qu'il n'a fait que traduire les médecins grecs qu'il résume, tant son latin rappelle les mots et les constructions de la langue grecque, si ce prétendu barbare ne se montrait en maint passage très judicieux et indépendant. Ce savant compilateur exerçait volontiers son esprit critique.
Cœlius Aurelianus était un méthodiste. Pour les méthodistes, toutes les maladies aiguës et chroniques sont comprises sous deux genres principaux, le resserrement et le relâchement, autrement dit, le strictum et le laxiim. Entre ces deux genres était le genre mixte ou composé qui participait des deux premiers. Dans toutes les maladies, les méthodistes admettaient trois périodes : d'augmentation, d'état et de déclin. Le traitement variait selon les périodes de la maladie. Les moyens thérapeutiques se bornaient, en général, à l'emploi des relâchants et des débilitants, ou des toniques et des resserrants. Les indications étaient en petit nombre : resserrer ou relâcher, tonifier ou débiliter. Le strictum et le laxum existant dans le corps entier, toute maladie, aux yeux des méthodistes purs, affectait l'ensemble de l'économie, et réclamait par conséquentun traitement général. Le mot récorporation, si fréquent dans Caelius Aurelianus, répond bien à la théorie médicale. Voilà en quelques mots toute la méthode.
Gfclius Aurclianus s'abstient de donner une définition de la folie, mais il définit deux de ses divisions principales, la phrénitis et la manie. Il dit : «r Phrenitim esse alienatioiiem mentis celerem, ciim fehri acuta, atrjiie manuum vano errcire, nt aliquidsuis digitis attrectarevideantur^ quod Grœci xpoKÎâicjxov sive xapcpoXoyîav vacant, et parvo pulsu ac denso. »
Outre cela, la phrénitis était subdivisée par lui en deux espèces, d'après l'état général de l'économie. Dans l'une, le délire se traduit en dehors par de la joie et une agitation puérile; dans l'autre, par de la tristesse, des cris, de la crainte, un air sombre, taciturne. Dans le premier cas, expansion; dans le second, concentration, mais non diminution des forces. « Le délire apparaît, dit-il, dans les trois premiersjours, ou après la premierediatrite.il est continu ou intermittent, caractérisé soit par de la joie, une joie muette et que trahit seul le visage , soit par des éclats de rire ou des chants; tantôt il se traduit à l'extérieur par de laHristesse, un air sombre, taciturne, des murmures, des cris ou une espèce de chuchotement léger. D'autres fois, les malades, comme s'ils étaient dans un accès de manie, et sous l'influence de la colère, se laissent difficilement contenir. Tout les irrite, ils crient à tue-tête. On en voit qui se frappent, déchirent leurs vêtements ou ceux des personnes qui les entourent. — D'autres, en proie à un sentiment de frayeur, se cachent, pleurent, refusent de répondre, et parfois s'entretiennent avec des êtres chimériques qui leur représentent des vivants ou des morts. En cet état, ils ne demandent ni à manger ni à boire, et si on leur ofl're quelque chose, ils s'en emparent avec avidité, l'avalent sans le mâcher, ou, s'ils le mâchent,
ils le gardent dans la bouche pour le rejeter quelque temps après. La lumière ou les ténèbres les gênent. Insomnie ou sommeil de peu de durée et troublé par des songes. Yeux rouges, gonflés, regard fixe, sans mouvement des paupières ou avec un clignotement continuel. Parfois, ils portent la main devant leurs yeux, comme s'ils voulaient prendre des objets arrêtés ou en mouvement. Affaissement des traits, pendant que les joues restent rouges ou pâlissent par intervalles. Sécheresse brûlante de la tête, au point que le liquide des fomentations s'évapore à l'instant même. Grincements de dents. Épistaxis légères. Jactitation. Ils prêtent l'oreille comme s'ils écoutaient quelque bruit. Décubitus malséant. Mouvement continuel des pieds de haut en bas. Efforts inutiles. Engourdissement prolongé des articulations. Ils attirent à eux les couvertures et les font remonter des pieds à la tète du lit. Relâchement du ventre. Urines aqueuses, jaunâtres, recouvertes de nuages caractéristiques. Enfin, chez quelques-uns, faciès cadavéreux; chez d'autres, gonflement du cou et du visage, tremblement des mains. Pouls très fréquent, petit, inégal, à peine sensible et vacillant, à la manière d'une lampe qui manque d'huile. Tension des hypochondres, hoquets, embarras de la langue, articulation impossible des sons. Puis, résolution des forces, convulsions ou coma. »
Quant à la manie, deux aspects opposés, pour Gœlius Aurelianus, étaient également à considérer : l'expansion et la concentration. Remarquons en passant que cette division générale est la même que celle des passions. La manie est continue ou intermittente, avec perte ou non
de la mémoire, perversion des sens, troubles de l'intelligence, fausses sensations.
Le satyriasis est pour lui une maladie aiguë. Les causes les plus actives seraient les médicaments aphrodisiaques, et l'excès dans les plaisirs vénériens. iNousne mentionnerons l'épilepsie que pour dire que Geelius Aurelianus, lui aussi, regardait cette affection comme une cause d'aliénation mentale. Il la distinguait, chez les femmes, de l'hystérie, en ce que, à la fin de l'accès, les hystériques n'ont pas d'écume à la bouche.
Voilà brièvement résumée la pathologie mentale de Ccclius. Passons maintenant au traitement de la folie. Avant tout, il veut « qu'on place le malade dans un endroit médiocrement éclairé, où règne une douce température, éloigné de tout bruit, dépourvu de peintures nuirales, el ayant des fenêtres élevées, plutôt au rez-dechaussée qu'à un des étages supérieurs, et cela en prévision des chutes... S'il y a perte de la raison, on interdit les allées et venues dans la chambre des aliénés, soustraits ainsi aux principales causes de leurs erreurs. Les murs de leur appartement seront unis de même que leurs couvertures, et autres objets de literie ; l'éclat des couleurs les frappe péniblement... Pour apaiser la fureur, il est parfois nécessaire de paraître céder à la volonté des malades. » Aussi les gardiens étaient-ils d'avance soigneusement façonnés à leur tâche. « Ils devront user d'habileté et de prudence, en entrant dans les idées des malades, comme s'ils y ajoutaient foi, afin de pouvoir, semblant acquiescer aux unes, combattre les autres avec plus d'efficacité. On évite par là de les irriter, ce qui aurait lieu inévitablement, si l'on n'avait que des contradic-
lions à opposer à leurs chimères. Le lit doit avoir la tête tournée contre la porte, de façon que la vue des personnes qui entrent et la diversité de leurs physionomies ne puissent accroître leur excitation. Au besoin, il sera solidement fixé. Sans cela, les maniaques et les phrénétiques, dans les écarts et les mouvements qu'ils font pour briser leurs liens, seraient exposés à le renverser. Sa position enfin, sera telle que la lumière ne tombe pas directement sur les yeux des malades. »
Dans les cas où il lui semblait nécessaire d'user des liens, il recommandait de recouvrir de laine ou d'autres tissus mous les parties sur lesquelles doit porter la constriction ; on réunissait alors plusieurs gardiens qui s'emparaient du malade, en l'abordant, pour ne pas lui inspirer de méfiance, comme s'ils voulaient le frictionner. On sait que les frictions faisaient partie de la diététique et qu'il y avait au besoin des frotteurs ou iatraliptes chargés de les appliquer. L'opération du massage était pratiquée dans les établissements de bains. Pénétrant plus avant dans le traitement moral, Gaelius Aurelianus ajoute : « Les aliénés ont-ils conçu de la crainte ou du respect pour quelqu'un, que les entrevues avec cette personne soient rares ; des visites trop rapprochées feraient mépriser ses conseils. Pourtant, reprend-il, si les circonstances le demandent impérieusement, les soins prodigués ayant échoué, on essayera avantageusement d'une rencontre, dans l'espoir de les dominer par ces deux sentiments, la crainte et le respect... Si des fous ont pris un des leurs en aversion, on interdira à celui-ci l'entrée de leur logement, sa vue seule étant capable de les exciter. »
Contre la manie en particulier, quels moyens convientil de mettre en pratique? Ce sont, concurremment avec le traitement physique dont nous allons parler, la lecture k haute voix, la conversation, les spectacles, la composition, les discussions philosophiques, les jeux, les voyages. Le traitement physique consistait dans l'abstinence jusqu'à la première diatrite, intervalle pendant lequel on pratiquait sans relâche des fomentations ou des onctions sur tout le corps. Au troisième jour, si les forces le permettaient, on ouvrait la veine. Une alimentation légère était alors permise; on posait sur l'épigastre des cataplasmes émollients, et l'on administrait des lavements laxatifs. A la période d'état, on revenait, à moins d'une trop grande débilité, aux émissions sanguines, mais locales : ventouses scarifiées ou sangsues en divers endroits. Des éponges imbibées d'eau tiède ou d'une infusion calmante étaient promenées sur la peau. On combattait l'insomnie au moyen de la gestation, dans un lit suspendu, une litière ou une voiture à bras. Frictions, bains. Au déclin, nourriture variée pour réparer les pertes de l'économie.
La maladie menaçait-elle de se prolonger, de passer à l'état chronique , Caelius Aurelianus avait alors recours, pendant une période déterminée, à un ensemble de moyens empruntés pour la plupart au régime et à la diététique. Chaque période d'environ neuf jours était désignée sous le nom de cycle, et chaque cycle avait une appellation particulière : résomptif, récorporatif. Les aliénés, comme les autres malades, passaient successivement par l'un et l'autre de ces cycles. Le cycle résomptif ou analeptique, destiné à réconforter le corps affaibli par
— Biles remèdes, ne comportait que des aliments légers, doux, et des exercices de même nature. Le cycle récorporatif ou métasyncritique comportait un régime plus nourrissant et des agents thérapeutiques plus actifs.
C'est seulement après avoir essayé en vain cet ensemble de moyens qu'on recourait à l'ellébore qui était la ressource extrême. L'elléborisme était une grosse affaire. Envoyer un malade à Anticyre, c'était l'envoyer au salut ou à la mort.