II. — Paris sans pair
Paris sans pair, ou plutôt sans per, comme on écrivait encore pendant tout le XV® siècle, a été un dicton courant dans notre ancienne littérature du XlIIe siècle au XVI®. Il exprimait sous une fofme concise et recherchée l'admiration qu'on éprouvait pour la ville qui était universellement reconnue comme le centre politique et intellectuel de l'Europe II est singulier que le plus ancien exemple que j'en aie trouvé soit fourni par un poète du Midi, par le Guillem Aneher de Toulouse à qui nous devons le poème de la guerre de Navarre, et qui n'est pas à confondre avec le troubadour du même nom de qui nous avons quelques poésies lyriques. Il faut assurément que ce dicton ait été très répandu en France à la fin du XIII® siècle pour s'être présenté dès cette époque sous la plume d'un poète méridional en quête d'une rime en ar. Voici le vers où figure Paris sans per :
E ven s'en a Paris, car Paris es ses par.
(Ed. Fr. Michel, v. 1378.)
Nous devons aussi, pour le dire en passant, au même auteur un exemple ancien du proverbe
« Paris ne s'est pas fait en un jour > : Digas les qu'en .j. jorn Paris non fo obrat (v. 1892), qui a été dit aussi de Rome.
A la fin du XIV^ siècle, notre dicton est illustré par Eustache Deschamps, qui le fait entrer dans le refrain d'un de ses rondeaux :
Paris sans per, qui n'os onques pareille, Qui en toi maint, il ne puet perillier
(Edit. du marquis de Queux de Saint-Hilaire, I, 304.)
A la fin du XV^ siècle il paraît encore dans le refrain d'une ballade où sont énumérées quelques villes célèbres avec les surnoms qu'un usage traditionnel attachait à chacune d'elles. Rome la sainte, Venise la riche, Naples la gente, Florence la belle, Gênes la superbe. Milan la populeuse, Londres l'envieuse, Bruges en Flandres (cette ville est la seule qui n'ait pas de surnom) ont chacune leur éloge dans des strophes consécutives, mais le refrain est toujours :
Mais en France est Paris tousjours sans per.
Cette ballade, qui a pour titre S'ensui/t aucuns noms et tiltres adjoustez par manière de souhriquet et dit commun a aucunes villes, a été imprimée pour la première fois à Paris en 1507, à la suite de la Cronique de Gennes avec la totalle description de toute Italie. Elle a été rééditée en dernier lieu dans le t. III du Bulletin de la Société de Vhistoire de Paris et de V Ile-de-France, p. 42.
Il senihlc à première vue impossible de douter que ce dicton ait été fait à la glorification de la ville à laquelle nous venons de le voir appliqué. Et toutefois il n'est guère contestable que cette fois encore, la puissante cité, se laissant aller à ses tendances envahissantes, a accaparé un éloge qui n'était pas fait pour elle, et en a exproprié celui qui y avait les droits les plus légitimes. Celui-ci n'est point autre que le beau Paris, le ravisseur d'Hélène. On trouve en effet le dicton Est Paris ahsque pari dans le poème De Excidio Trojœ, qui est très probablement d'Hildebert, mort archevêque de Tours en 1133 ou 1134. M. Hauréau, qui, dans son récent mémoire sur les mélanges poétiques d'Hildebert, a donné de ce poème une édition fondée sur la comparaison de plusieurs mss., cite en note un autre poème, très certainement du XIP siècle, où on lit le même dicton, Paris ahsque pare, appliqué à l'éloge de Henri H.
En réalité Paris ahsque pare et Paris sans per sont deux formes, ou, si l'on veut, deux applications d'un même jeu de mots. De ces deux formes, celle que l'on doit considérer, en bonne critique, comme originale, c'est celle qui aura en sa faveur les témoignages les plus anciens et la consonnance la plus parfaite. Or il n'est pas douteux que la forme latine satisfait le mieux à ces deux conditions.
(Romania 188^, X!, 579—581.)