‹ Philologie françaiseChapitre 16 sur 21 · A. JEANROY LOCUTIONS POPULAIRES OU PROVERBIALES · texte numérisé non relu

A. JEANROY LOCUTIONS POPULAIRES OU PROVERBIALES

vJn a souvent noté, comme une loi de la vie des langues, la rapidité avec laquelle s'efface la métaphore qui est au fond de la plupart des mots — certains diraient de tous les mots — , sans pour cela que le sens de ceux-ci soit obscurci. Ils ressemblent à une monnaie qui n'en continue pas moins à avoir cours après que l'effigie qu'elle portait s'est effacée : leurrer n'est plus pour personne l'action du chasseur qui trompe le faucon à l'aide du leurre, mais a gardé, très claire pour tous, la signification de « tromper ». Le mot, tout en cessant complètement d'être une image, garde la signification, abstraite ou concrète, dérivée de cette image.

La valeur symbolique, qui se perd si vite dans le mot isolé, se conserve un peu plus longtemps dans les locutions composées, fortifiée et comme préservée de l'usure par les mots avoisinants : « être à l'affût d'une bonne affaire », « marcher

sur les brisées de quel<iuun s réveillent presque nécessairemeut dans l'esprit le -- l-- ^^, ; . affût .> et de « brisées >. Cependant. ,. n me^ cette valeur s'obscurcit très rapidement Quand nous disons : « On a fait de cette aventure de, gorges chaudes., «les traitants ont du rendre ^orge ». « jeter le manche après la cognée », il nous faut déjà un effort de réflexion pour sa.s.r le rapport entre le sens abstrait que ces locutions ont pris, et le sens concret doù celu-c. est sorti. Dautres ne sont plus comprises que par les personnes qui ont quelque notion de l'histo.re de la angue: ainsi « il y a péril en la demeure ».

^ • lu ., narHr > « être aux trousses de

« avoir maille a paitir >, « eue quelqu'un». Supposons que le sens primitif ne soit point expliqué dans les dictionnaires et qu il se perde toJ a fait, il est certam que 1 on n en cnHnuera pas moins à les employer, maigre e caractère d'incohérence ou d'absurdité qu elles pie-

''"ïrlénomène que nous décrivons se passe tous les jours devant nous : il est extrêmement "quent dans des locutions familières, voisines de l'argot, qui presque toutes affectent ou ont affecté d'abord un caractère plaisant. Parmi ceux qui disent qu'un candidat « a remporté une veste », l'une cuisinière «fait danser l'anse du panier » combien en est-il qui se rendent un comp e exact de la métaphore qu'ils emploient? La locution enfin, avant cessé d'être comprise, s'altère presqu fatalement Les folk-loristes s'étonnent *"i'v«nt ^e voir répétés dans les chansons populaires, partois

durant des siècles, des mots que nul ne comprend plus, et qui, à force d'altérations, sont devenus de véritables monstres. A la vérité, nous n'agissons point autrement que les chanteurs populaires quand nous disons : « il y a belle lurette », « prendre marc pour renard», «je m'en moque comme de l'an quarante » ^). Il est curieux de noter avec quelle rapidité s'accomplissent ces divers phénomènes, le premier surtout : il est telle de ces locutions, née pour ainsi dire sous nos yeux, dont le sens primitif est complètement perdu : c'est en vain que Ion demanderait au plus érudit des critiques de théâtre, au plus réfléchi des boulevardiers, de quelle métaphore ils entendent se servir en disant : « faire un four », « monter un bateau », « poser un lapin *, « faire une gaffe ». Cependant le premier qui a hasardé ces métaphores avait le sentiment qu'il serait compris, et ceux qui, en les accueillant par un sourire, en ont fait le succès, les comprenaient apparemment ; et il est non moins certain que la création n'en remonte pas au delà de quelques années. Combien il faut déplorer la pruderie des lexicographes

^) Qui sont, comme on le sait, pour de plus anciens: « il y a belle heurette », « prendre martre pour renard », '■ je m'en moque comme de l'Alcoran ». ^H y ^i. non plus altération de la locution, mais ellipse d'une de ses parties dans : « mener une vie de bâton de chaise (à porteur) ; » « être étonné comme un fondeur de cloche (qui trouve son moule vide en le découvrant) » ; « triste comme un bonnet de nuit sans coiffe (de femme pour lui tenir compagnie); on dit même aujourd'hui » comme un bonnet de nuit ^ tout court, etc. G. P.j

(jui, sous prétexte (|iie ces locutions ne sont point acadéniicjues, leur interdisent l'entrée de leurs répertoires, et privent ainsi la postérité d'explications qu'elle est presque toujours incapable de retrouver !

Il semble qu'il y ait là un fait général : toutes les langues en effet offrent des expressions de ce genre; qu'il nous suffise de citer:

en latin suspendere naso = se moquer ;

en italien essere aile porte col sassi = être à la veille, sur le point de ;

en espagnol pelar la oca = donner une sérénade à une jeune fille, ou avoir avec elle des entretiens nocturnes.

Il semble que, dans toutes ces locutions, nous nous contentions — par nous, j'entends tous les hommes depuis des siècles — de ce que nous devinons de piquant et de hardi dans la métaphore qui est à leur source, sans nous préoccuper d'analyser notre impression, et que nous comptions sur la même complaisance de la part de notre interlocuteur. Quelle belle matière pour l'ironie d'un Pascal que cette paresse de l'esprit qui se dupe lui-même pour s'éviter un léger effort, et tombe dans une ridicule contradiction en s'amusant d'une plaisanterie qu'il ne comprend plus! Mais nous n'avons déjà que trop insisté sur ces considérations : nous ne voulons ici que proposer, pour deux expressions de ce genre, une explication qui nous paraît assurée.

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