‹ Philologie françaiseChapitre 19 sur 21 · A. THOMAS LE MOIS DE « DELOIR · texte numérisé non relu

A. THOMAS LE MOIS DE « DELOIR

l^e mois cleloir, delair, deleir, etc., est fréquemment mentionné dans les textes français du moyen âge. Les érudits du XVP et du XVIP siècle ne paraissent pas avoir connu ce mot. Vers le milieu du XVIIP siècle, Lacombe l'enregistre et le traduit sans commentaire par ^ décembre ^ » Puis les étymologistes sont venus, et cette notion simple, mais exacte, s'est compliquée, embrouillée et finalement faussée. Les livres qui font aujourd'hui autorité en diplomatique distinguent entre deloir et delair : quand il y a un o, c'est bien, comme autrefois, le mois de décembre ; quand il y a un a, c'est, paraît-il, le mois d'août. Ils ne fournissent pas le moyen de se tirer d'affaire quand la dernière syllabe ne contient ni un o ni un a, mais un e ; on choisit alors au petit bonheur, et, comme la nouveauté séduit toujours les jeunes gens, on en voit se prononcer pour « août », même quand le texte qu'ils commentent déclare

^ Dict. du vieux langage français (1766), p. 144.

(|ue le dernier jour de deleir est la veille du jour de l'an.

Il est temps de couper le mal dans sa racine et de montrer que jamais, sous quelque forme ((ue ce soit, ce nom mystérieux ne s'applique à un autre mois qu'au mois de décembre. Mais, auparavant, il faut nous faire une opinion sur le point de savoir si deloir est un mot simple comme décembr^e, dont il tient la place, ou un composé de trois mots : la préposition de, l'article /', et le substantif oir.

« On ne doute plus guère aujourd'hui, » écrivait Natalis de Wailly il y a cinquante ans, « qu'il ne faille écrire de Voir et non deloir ^ >^ Gomme Roquefort, Natalis de Wailly acceptait l'étymologie de Barbazan, d'après laquelle le mois de décembre aurait reçu ce nom en l'honneur de la naissance de Jésus-Christ, hoir (héritier) de Dieu le père, pour employer le langage de saint Paul. C'est encore aujourd'hui la doctrine officielle en diplomatique, au même titre que la distinction entre deloir et delair ; elle a tout juste la même valeur. Il est vraiment dommage qu'on n'ait pas senti le poids de ce qu'a écrit à ce sujet Félix Bourquelot en 1867 ; je reproduis ses paroles pour qu'on les médite :

« Malgré le respect que je professe pour la science et la pénétration de l'auteur des Éléments de paléographie, je ne puis me défendre de con-

^Annuaire de la Société de Vhistmre de France pour 18.52, p. 33

server des doutes sur la valeur du système mis en avant par Barbazan et Roquefort. Sans avoir moi-même d'explication à proposer, je ferai observer que le cartulaire de Renier Accorre, dans quinze cas différents où les actes sont datés de décembre, offre la forme de deloir, qui ne se prête pas à l'interprétation proposée, à moins d'admettre un redoublement de l'article qui est rare. J'ajouterai que la même forme se présente dans plusieurs actes de différente provenance, dont le plus ancien remonte à 1224. »

Et Bourquelot cite encore six exemples^. Il y en a cinq nouveaux dans Godefroy, et il est facile d'en réunir d'autres. En dépouillant un seul ouvrage, VHistoire des dîtes de Bourgogne de M. Petit, j'en ai recueilli neuf qui s'échelonnent de 1248 à 1275. Je dois en signaler spécialement deux autres, parce qu'ils élargissent encore l'aire géographique de ce vocable. Les textes produits jusqu'ici ont montré qu'il était en usage à Paris, en Champagne, dans le Soissonnais, en Bourgogne, dans la Bretagne française et dans l'île de Chypre. On peut ajouter le Poitou (langue d'oïl) et la Marche (langue d'oc) à son domaine. Deloir figure dans la traduction du De divinis offlciis de Jean Belet, fol. 33 v° du manuscrit latin 995 de la Bibliothèque nationale, dont la langue porte les traces manifestes du dialecte poitevin, et la charte communale inédite de Barmont, petit village situé dans les environs d'Aubusson (Creuse),

^ Bibl. de l'École des Chartes, 6^ série, t. III, p. 75.

de l'an 1265, est ainsi datée : < Al mes de dater, lo marts avant Chalendas \ »

Si Ion pouvait encore conserver des doutes sur ce point, ils disparaîtraient en présence d'un document d'un autre ordre, signalé par M. P. Meyer dès 1877. C'est un calendrier, exécuté en Bourgogne à la fin du XIIP siècle, où les noms des trois derniers mois de l'année sont ainsi énoncés : odovrez, novembres, delors -. Dans la langue de ce calendrier, âelor correspond à deloir.

Sur quoi donc se fonde l'opinion d'après laquelle il faut lire de Voir ? Sur deux textes seulement, que je vais examiner.

Le premier, le seul qu'ait allégué Natalis de Wailly, est une charte passée sous le sceau de la commune de Cys en 1256, charte dont la date est ainsi conçue : « An l'an dell' incarnasion Notre Saingneur mil et ipc et lvi, ou tnois de .loir, dns^. » Natalis de Wailly commente ainsi ce document : « Les mots de et loir y sont séparés par un point ; il est donc impossible de les réunir, comme on l'a fait pendant longtemps ; en outre, l'abréviation dm, qui signifie nécessairement dominus, achève de montrer que le mois de décembre s'appelait le mois de Vhéritier du Seigneur. » J'avoue que j'ignore la raison d'être du

' Bibl. nat.. Nouv. acq. franc. 10065, fol. 193 v°, copie faite au xvii'' siècle par frère Eustache, récollet d'Aubusson.

- Romania, VI, 6.

^ Arch. nat., S 4953. n" 10; cf. Douët d'Arcq. Sceaux, n" 5766 Je reproduis la coupure des mots telle que la donne l'ofiginal pour la partie qui est en italique.

mot dowdnus à la fin de cette charte ; mais je la soupçonne d'être d'ordre purement diplomatique et je n'établis aucun lien entre /o/V et dominus. Ce qui pour moi ne fait pas l'ombre d'un doute, c'est que ou mois de loir est une faute de scribe pour ou mois de deloir. J'en prends à témoin le scribe lui-même, qui a écrit, quelques lignes plus haut, ciucms pour quatise (c'està-dire cause). Colaras pour Colars, et delalamaison pour de la maison. Voilà un homme

Le second texte est un manuscrit d'une chronique d'outremer publiée au tome II des Historiens occidentaux des croisades. Il a été invoqué par M. P. Meyer. On y lit à la p. 442 : « U mois del ier mourut pape Innocent. » M. P. Meyer fait remarquer qu'un autre manuscrit donne mois de Huer, c'est-à-dire de l'hiver, « leçon fautive, mais qui pourtant confirme la bonne ». Je n'hésite pas à penser que nous sommes en présence d'un cas identique à celui que nous a déjà offert la charte de 1256 ; le scribe a voulu écrire : u m^ois de délier. La forme délier paraît spéciale à l'orient latin. Godefroy n'en donne pas d'exemple; mais elle se trouve deux fois dans une cédule écrite à Nicosie en 1395 et publiée par L. de Mas Latrie : « En l'an de iif lxxi de Crist, a xx jours de délier ... En l'an iii^ lxxiiii de Crist, a xi jours de délier ^ » Elle se trouve aussi dans la troisième

' Hist. de Chypre. II, 425. Bourquelot a renvoyé à ce document, mais il ne semble pas avoir bien saisi le sens des formules ' a xj jours, a xx jours de », qui veulent

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