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partie des Gestes des Chiptois, édit. G. Raynaud, p. 182 et

Donc, tous les textes connus — sauf deux, dont nous venons de montrer le peu d'autorité — nous donnent deloîr et ses variantes comme nom indivisible du mois que nous appelons « décembre. » 11 n'y a pas lieu d'examiner sérieusement l'hypothèse d'un redoublement, sinon de l'article, comme le dit Bourquelot, du moins de la préposition de, qui aurait pu faire dire abusivement le mois de de Voir pour le mois de Voir. A-t-on jamais signalé dans les chartes du XIIP siècle des formules comme : ou mois de d avril, de daost, de doitovre, pour ou mois d'avril, etc. ^ ?

S'il est fâcheux que notre école de diplomatique ait préféré l'opinion de Natalis de Wailly à celle de Bourquelot, il est plus fâcheux encore qu'elle ait fait accueil à la théorie de Gachet sur le sens de deloir. Gachet a écrit un curieux mémoire intitulé : Recherches sur les noms des mois et des fêtes chrétiennes, qui a paru dans le tome VII de la troisième série du Compte-rendu des séances de la commission royale (belge) d'histoire.

dire simplement « le onze, le vingt de », et il a cité en détachant du reste jours de délier, ce que l'imprimeur a transformé en jours de délices!

^ L'agglutination de l'article dans lierre, lendemain, etc., formes sorties de l'ierre, l'endemain, est quelque chose du même genre, assurément, mais qui n'apparaît pas encore dans les documents du XIII® siècle. Il en est de même des quelques cas que l'on peut citer pour la prothèse ou l'aphérèse du d ; ils sont tous assez récents. Philologie française. 2*^ éd. H

La comparaison des sources germaniques et des sources romanes l'a conduit à la conclusion qu'il fallait distinguer dans les textes français un mois dit de Vaynr, de Vayr ou de l'air, d'un autre mois dit de Voir, le premier devant être identifié avec le mois d'août, appelé aranmanoth par Gharlemagne et aeremnaend , aermaend, arnmaend dans les documents flamands ; le second, avec le mois de décembre, appelé hoeremaent dans les documents flamands ^ Gachet ne s'est pas mis en frais pour étayer son opinion. Il a trouvé dans Roquefort un exemple ainsi conçu : « Fait en l'an de Nostre Seigneur m ii^ liiii ans ou mois de laynr; > cela lui a suffi pour identifier ce mois de laynr avec le mois d'août, appelé effectivement aerenmaend par les Flamands. Or, Roquefort cite sa source : c'est le manuscrit français 2844, fol. 3 ro, et le document au bas duquel se trouve cette date est une célèbre ordonnance de saint Louis, maintes fois publiée, en latin et en français, et qui est incontestablement de décembre 1254. Mais il y a plus. Bourquelot - et Rappetti ^ ont reproduit cette date, et tous deux lisent, sans s'être donné le mot, ou mois de delayr, et non ou mois de Vaynr. Je me suis assuré par mes

^ Ouvr. cit., p. 402 et 41^. Le mémoire de Gachet est la source du Trésor de chronologie de L. de Mas Latrie et du Manuel de diplomatique de Giry. Ce dernier distingue le tnois de Voir (décembre) et le mois de Vaïr (août) ; je ne sais qui lui a donné l'idée du tréma.

^ Loc. cit.

■* Livres de jostice, p. 344.

propres yeux qu'ils ont raison : Roquefort a oublié deux lettres (tout comme le scribe de Gys-la-Gommune dont j'ai parlé plus haut) et, par surcroît, il a pris la petite ligne qui surmonte 1'?/ pour le sigle abréviatif de la nasale ^

Il est donc impossible d'adopter l'opinion de Gachet, qui ne repose sur rien, et il faut en revenir au point où la science française en était en 1766, quand le bon Lacombe traduisait tranquillement delair par « décembre. »

C'est dans le même temps que Barbazan croyait voir Jésus-Christ dans ce nom particulier du mois de décembre qu'il coupait en morceaux. Vraiment, quand je songe au ravage qu'a fait dans ce petit canton la fureur étymologique, je me prends à maudire l'étymologie et à souhaiter qu'on la bannisse de l'histoire. Il faut que je sois bien persuadé que la vraie méthode de cette science n'a rien de commun avec les procédés de Barbazan et de Gachet pour oser m'en mêler quelquefois. Cette méthode est très simple, très terre à terre : elle consiste à suivre, les yeux fermés, le fil de la phonétique historique. Avec elle on ne va pas toujours aussi loin qu'on le voudrait, mais presque toujours on sort du labyrinthe.

Phonétiquement, deloir ne peut venir que du type latin delërus, variante de delîrus ^. Pour ex-

^ Il n'y a aucun doute sur la lecture, car au fol. 1 v°, V" col., Vy du mot lays (latin laicus) est surmonté d'une petite ligne analogue.

" L'a du pro\ en<.al daler, dont nous n'avons d'ailleurs qu'un exemple, ne fait pas difficulté, car le provençal change

pliquer notre mot loir, nom d'animal, nous sommes obligés de supposer que le latin a possédé une forme glërem, avec un e long, bien que nous ne connaissions directement que glirem, avec un i long : personne cependant ne met en doute l'étymologie de loir. Celle de déloir ne comporte aucune hypothèse, car delerus est au moins aussi fréquent dans les textes latins que delirus. J'entends bien l'objection qu'on va me faire : en latin, delerus ne veut pas dire « décembre ». Elle ne m'émeut pas. J'ai pour principe, quand il y a conflit entre la phonétique et la sémantique, de donner toujours tort à cette dernière, car je suis persuadé que plus je lui fais perdre de procès, plus je l'enrichis. L'affirmation que deloir vient du latin delerus peut être considérée comme une vérité absolue, parce que nos cadres phonétiques sont complets et qu'il n'y a pas de place pour une autre hypothèse. L'affirmation que delerus n'a pas été employé en latin pour désigner le mois de décembre, n'est qu'une vérité relative ; elle est exacte dans l'état de nos informations directes, mais elle est à la merci d'un fait nouveau. Or, je crois qu'on doit reconnaître ce caractère

parfois l'e protonique en a, surtout devant l et r. Il dit, par exemple, sans parler des cas que l'on peut considérer comme dus à une assimilation vocalique {garach, de vervactum) et que je laisse intentionnellement de côté : dalfi, nalech, Alei, Aliri, tnarcé, raûsar, pour delfi, nelecJi, Elei, Eliri, niercé, reiisar, de delphinum, neglectum, Eligium (saint Éloi;. Illidiitm saint Allire), mercedem, refusare.

de « fait nouveau » à l'identité phonétique de deloir et de delerus, demeurée inaperçue jusqu'ici, et en conclure que le mois de décembre avait reçu dans le latin vulgaire d'une partie de la Gaule la qualification de delerus, et que le qualificatif a fini par prendre dans l'usage la place du nom propre du mois. Nous avons des exemples analogues, dont personne ne songe à s'étonner, pour les mois de juin et de juillet : on sait que geskerech désigne le premier de ces mois dans la Flandre française, fenerech, et plus souvent fenal, le second, dans les pays wallons et en Lorraine. Je ne perds pas de vue que nous avons ici la traduction romane des expressions germaniques hrachmonat et heumonat ; mais le rapprochement n'est pas sans valeur au point de vue théorique.

Maintenant, il appartient aux historiens de nous dire pourquoi le mois de décembre a été qualifié de delerus. Je me permettrai toutefois d'émettre une conjecture à ce sujet.

Chacun sait que décembre était chez les Romains le mois de Saturne, comme janvier le mois de Janus. C'était en décembre qu'on célébrai^ les Saturnales. Ces fêtes, qui finirent par s'étendre sur une semaine entière à partir du 17, avaient comme trait caractéristique la mise sur le pied d'égalité des esclaves et des maîtres, la libertas decemhris, dont parle Horace. Pendant huit jours, les bases de la société étaient pour ainsi dire retournées ; on voyait des maîtres s'amuser à servir leurs esclaves ; on ne se plaisait qu'aux extra-

vagances ; c'était comme une folie, un vrai délire Et voilà sans doute pourquoi décembre fut qua lifîé de tnensis delerus, <■< le mois extravagant » et pourquoi nos ancêtres du moyen âge l'appe laient encore, selon leur dialecte, deler, daler deleir, delair, deloir. C'est un fait général bien connu que la perpétuité des fêtes et des traditions païennes sous le christianisme officiel. En ce qui concerne les Saturnales, la Fête des Fous du moyen âge en reproduit l'image très reconnaissable, à ce point qu'à Viviers on élisait VÉvêque des Fous le 17 décembre, c'est-à-dire le jour même où commençaient les Saturnales sous l'Empire romain^.

J'ajouterai, en terminant, que je ne connais aucun texte latin, ni haut ni bas, dans lequel delerus ou delirus soit associé comme qualificatif à decemher. Si j'en pouvais citer un, je crois que mon opinion triompherait sans peine ; mais peut-être perdrait-elle un peu de son prix. Il y a des étymologies qui se passent de commentaires. Les meilleures sont certainement celles qui ne font pas parler d'elles, comme père de patrem; mais toutes celles sur lesquelles on glose ne sont pas nécessairement perdues d'honneur.

^ Du Gange, halendœ.

(Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, LXII, année 1901, p. 349-355.)

EMMANUEL PHILIPOT HAPPELOURDE

Jiappelourde est essentiellement un mot du XVP siècle. Il n'est pas attesté avant 1532, et son déclin se manifeste déjà au XVII® siècle. Le premier exemple que nous en connaissions se trouve dans l'un des deux plaidoyers incohérents du livre II de Pantagruel: mais nous savons heureusement par d'autres textes plus limpides ce qu'il signifiait.

L'étymologie de happelourde n'est pas présentée dans les dictionnaires d'une façon satisfaisante. Littré et le Dictionnaire général l'exphquent ainsi : « Composé de happe (du verbe happer) et lourd, proprement : attrape-nigaud. » Nous savons en etfet que happer veut dire prendre, saisir, attraper, et que lourd était synonyme d'imbécile. Mais nous nous demandons ce que vient faire ici le féminin de l'adjectif et pourquoi nous avons happelourde au lieu de happelourd. La comparaison avec « attrape-nigaud » est boiteuse.

On chercherait en vain la solution du prohlème dans le traité bien connu d'Arsène Darmesteter sur la formation des mots composés en français. A plusieurs reprises il y classe happelourde parmi les « dérivés de composés » et cela sans discussion ; seule une courte note nous prévient que ce mot, d'après l'auteur, dérive de happelourcP) ; mais ce masculin semble avoir été créé de toutes pièces par Darmesteter.

Etudiant de nouveau et avec plus de détails la question des dérivés de composés, M. Antoine Thomas est resté perplexe en présence de happelourde. Tout en conservant ce mot dans la liste dressée par Darmesteter, il ne cache pas qu'il lui inspire des doutes, ainsi que quatre autres « qu'il ne voudrait pas cautionner » ^). Mais il passe outre.

Pour faire apparaître clairement l'origine du composé happelourde, — car c'est un composé — il me suffira d'en classer comme il faut les significations diverses. Gomme on va le voir, mon classement coïncide en somme avec celui de Littré, Sauf que je donne du sens n*' 2 une interprétation qui diffère assez de la sienne. Je juge inutile de reproduire les exemples que tout le monde peut trouver dans Littré et dans le Complément de Godefroy.

^) Arsène Darmesteter, De la formation des 7nots composés en français, 2® éd. (1894). p. 232, n. 3.

^) A. Thomas, Les noms composés et la dérivatiofi en français et en provençal {Romania, XXIV, 1895, p. 341).

Happelourde signifie :

1° Pierre fausse.

« Il m'a voulu enj^eoller dune happelourde qu'il nie vouloit faire croire estre un ruby de trente escus » (Larivey, Les Esprits: Ancien théâtre françois, t. V, p. 252)').

« Je luy fis paroistre comme il s'estoit trompé, prenant botte de foing pour fille, regnard pour marte, et hapelourde pour rubis » {Satyre Ménippée, éd. Tricotel, t. II, p. 20).

2o Pour le sens n^ 2, Littré donne cette formule : « Personne d'un extérieur agréable, mais dépourvue d'esprit. » La première partie de cette définition est exacte, mais la seconde partie ne l'est pas, du moins en ce qui concerne le XVI« siècle ; elle est trop restreinte, car « la happelourde » ne trompe pas seulement sur la qualité de son esprit. Le Dictionnaire général définit plus justement : « Personne qui n'a que l'apparence. »

Mais un homme qui a de belles apparences, — et dans tous les exemples du XVI« siècle que

^) M. Lintilhac a cité ce passage des Esprits dans son estimable ouvrage sur La Comédie. Moyen âge et Renaissance {Hist gén. du théâtre en France, II, Paris. 1905), p. 357. Le mot happelourde, dans cette citation, est glosé par bourde, entre parenthèses. La bourde est de M. Lintilhac. Il aura confondu les deux articles Happelourde du lexique qui forme le tome X de V Ancien tJtéâtre françois publié par Viollet-le-Duc En effet ce lexique glose fort pertinemment par « fausse pierre précieuse » la happelourde du texte de Larivey ; mais il traduit bien à tort par « bourde, tromperie > l'autre happelourde des Contens que je cite à mon tour au n° 2.

j'ai eus sous les yeux le mot < happelourde » s'appliquait à des hommes, — est exposé à tromper principalement les femmes à qui il propose le mariage. Il est curieux que cet emploi spécial, qui concorde si bien avec l'acception n^ 1, puisque les pierres fausses trompent aussi les pauvres filles à qui on les offre, n'ait pas été noté par les lexicographes. Il n'en est pas moins fréquent au XVI® siècle. Ainsi dans un chapitre des Contes et discours d'Eutrapel où il est question de marier le héros, celui-ci vient de déclarer qu'il ne fera pas d'efTorts pour trouver une femme ; que sa future vienne le chercher, si elle le veut ! A quoi Lupolde, l'un des interlocuteurs, réplique ironiquement : « A bon vin il ne faut point d'enseigne ; fay seulement bonne trongne, car tu es une assez belle happelourde, et capable d'en tromper une bien aflfettée : ne te soucie, Robin trouvera toujours Marion^). » De même dans la comédie des Contens par Odet de Turnèbe, le jeune Basile, parlant de Rodomont qui brigue la main de Geneviève, s'écrie : « Vrayement, elle seroit pourveue d'une belle happelourde'- 1 »

3° Sous le no 3 je rangerais toutes les autres acceptions dérivées : personne mâle ou femelle, qui a plus de mine que de fond, qui a belle apparence mais peu d'esprit ; « cheval sans vigueur qu'on achète » (sens n» 2 du Dictionnaire général), etc., etc.

^) Eutrapel, chap. XXX (Œuvres facétieuses de Noël du Fait, éd. Assézat, t. II, p. -251).

■-) Ancien théâtre français, t. VII, 127.

Résumons-nous : le masculin happelourd ne paraît pas avoir existé. La femme a été la principale victime et à l'origine la seule victime des « happelourdes », soit que celles-ci se présentassent à elle sous la forme d'un bijou faux ou sous la forme d'un prétendant tout en apparences. Celles qui s'y laissaient prendre étaient qualifiées de « lourdes », c'est-à-dire de sottes i). La happelourde est donc une « attrape-nigaude » et non un «attrape-nigaud». L'adjectif a été fémmm dès l'origine, et par suite l'expression totale happelourde n'est pas un * dérivé de composé » ').

Quant à la question du genre, qui paraît avoir embarrassé Darmesteter, elle se résout aussi très simplement. HappeJourde a subi dès le début rinfluence du mot féminin « pierre », après quoi il a conservé le genre féminin, même en s'appli-

^) On connaît ce sens ancien de l'adjectif lourd : « sa lourde aymée », chez l'interpolateur de du Fail (éd. Assezat, I p 129), veut dire « sa sotte maîtresse » ; dans son premier Dialogue (éd. F. Conscience, p. 26), Tahureau, parlant de «ces dames lourdes rusées de Genève ., crée un composé à deux termes antithétiques du type de douxamer, aigre-doux, etc. ... , . -i

■') L'évolution sémantique de happelourde mente encore une mention. Comme on peut s'en rendre compte par l'exemple de Hauteroche que cite Littré, notre mot a pu devenir au XV11« siècle purement et simplement synonyme « d'imbécile ». Pour un mot qui a signifié « trompeur », c'est là un développement paradoxal, du moms a première vue. En réalité la happelourde n'avait jamais travaillé activement à faire des dupes; il ne mettait pas plus de malice dans ses tromperies que la pierre fausse dont il avait hérité le genre grammatical.

quant à des individus du sexe mâle, ce qui est le cas, je le répète, dans tous les exemples du XVP siècle où ce mot désigne un être humain. Ce fait de conservation est bien connu : nous le retrouvons dans sentinelle, otrlonnance, dupe, et dans plusieurs autres mots.

(Remania, XLl, année 1912, p. 119—123.;

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