AVERTISSEMENT. XI
bliothèques? Pourquoi, malgré son importance, en dépit de la faveur accordée aux études historiques, est-il demeuré dans le domaine de l'érudition ?
Après mure réflexion, je crois pouvoir attribuer cet oubli à des causes très-diverses : d'abord un grand nombre des traités de Philon, s'élevant à près de soixante (en France, les in-folio font peur) ; ensuite, au caractère théologique et abstrait de ces traités. Qui ne sait qu'aujourd'hui nos lecteurs veulent partout sentir le réalisme, fût-ce aux dépens de la moralité et de la saine littérature? Nos contemporains n'ont plus goût à la sévère beauté des conceptions antiques : il faut à leur esprit vide et paresseux de ces récits prétendus émouvants, dont le moindre inconvénient est de n'avoir ni suite, ni vraisemblance. ni art. De là vient qu'on n'a pas osé entreprendre une traduction de Philon. Cet obstacle est sérieux : il nous paraît plu? sage de le tourner que de l'attaquer de front. Si nous parvenons à intéresser le public français aux écrits de Philon, nous croirons avoir plus fait qu'en dissertant contre l'indifférence et le mauvais goût du public.
Avec J.-J. Rousseau, Voltaire, d'Alembert, Diderot, Montesquieu, d'Holbach, Helvétius, le dix-huitième siècle brise, pour ainsi dire, la chaîne [des traditions, et inaugure en philosophie une ère nouvelle. Livré à la discussion ardente des questions de politique et^'éço-
XTI AVERTISSEMENT.
nomie sociale qui enfantèrent la Révolution, entraîné avec les grands savants, qui illustrèrent ses dernières années, vers les sciences expérimentales et positives, le dix-huitième siècle abandonne le passé pour préparer l'avenir, vers lequel il s'élance avec enthousiasme. Le mouvement auquel il a donné le branle s'accomplit maintenant avec plus de régularité et provoque moins de fièvre; c'est pourquoi nous éprouvons le besoin de nous replier sur nous-mêmes. Nous revenons à l'antiquité, nous cultivons l'histoire : je parle, bien entendu, des esprits sérieux. Nous voulons, pour les juger plus sainement et les modifier d'une manière profitable, connaître l'origine et la raison de nos lois, de nos mœurs de nos croyances. L'histoire, en effet, vrai miroir de l'humanité, lui reflète sa pensée en retraçant le progrès des institutions, des sciences et des arts ; elle allume le flambeau qui éclaire la destinée humaine et nous rend moins épaisses les ténèbres de l'avenir; elle nous met entre les mains ce fil d'Ariadne, qui nous empêche de nous égarer dans le dédale des passions et de l'erreur. Il est ici question surtout de l'histoire des idées.
L'étude de Philon nous ofl're sous ce rapport un puissant intérêt; elle nous révèle au sein du judaïsme l'existence d'un mouvement philosophique et religieux qui eut les résultats les plus importants. En effet, ce mouvement exerça une influence sur la phi-