ESTHÉTIQUE
direction contraire à celle de l'instinct ou que si l'on trouve avantage à remplacer l'instinct par la raison. Mais ici ce n'est pas le cas : il ne se produit rien de tel. Le dévouement et l'expansion involontaires ont une grande importance pratique. Le plaisir du risque provient du surplus de force propre à la vie, lequel produit l'espérance et la foi, et rend ainsi possible ce qui n'aurait pas été possible autrement. C'est dans un mouvement hardi de la pensée, dans un sacrifice enthousiaste, que se manifestent cette force et cette santé de la vie. La seule sanction qu'admettra la morale de l'avenir ce sera « le plaisir de risque ». — Je ne sais pas très bien pour quelle raison les Anglais ne pourraient pas également s'appuyer sur ces principes; en réalité c'est bien ce qu'ils font et même dans une plus large mesure que Guy au, puisque leur morale est plus empirique que la sienne. Si la prudence, l'association et l'adaptation ne pouvaient pas conduire à quelque chose de précieux, elles ne seraient pas les voies que l'évolution a constamment suivies.
c) Esthétique. {Les problèmes de V esthétique contemporaine. 1884).
L'esthétique de Guyau offre un exemple intéressant des diverses manières dont peut se poser un problème, suivant les circonstances et les époques différentes. Pour les premiers chercheurs, comme Kant et Schiller, et même encore pour Spencer beaucoup plus tard, le problème semblait être de faire une place à l'art dans la vie, malgré la lutte pour la vie. Ils eurent recours à l'idée qui joue un si grand rôle chez Guyau, en montrant qu'une surabondance d'énergie est employée à des fonctions semblables à celles qui sont en usage dans la vie, avec cette différence qu'alors tout n'est qu'image et jeu, et non la réalité de la vie. Contre ce courant esthétique Guyau dit : Nous cherchons dans l'art précisément une vie plus riche $t plus intense que ne saurait l'être la vie ordinaire ; l'art est une extension de la vie, et ce qu'il nous faut regretter, c'est seulement d'être obligés de recourir à l'image et au jeu pour atteindre cette extension. L'irréel n'est d'aucune manière une condition de la beauté artistique, il en est au contraire une
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limitation dont cette beauté doit se contenter. Pendant la contemplation artistique nous souhaitons de nous transformer en ce que nous regardons, et c'est le tourment du poète de ne pas pouvoir s'identifier avec toute là plénitude de la vie (voir la poésie Le mal du poète). Pour ce motif, suivant la conception de Guy au, la beauté naturelle est supérieure à la beauté artistique.
De là vient cette affirmation de Guyau que tous les sens concourent à la beauté. Une tasse de lait près d'une cabane de pâtre peut produire l'effet de toute une symphonie pastorale. Toutes les parties de notre être y participent, — par la perception, par le souvenir, par l'imagination. Est belle, pour Guyau, une impression qui met en mouvement le sentiment, la pensée et la volonté, et qui éveille en même temps le plaisir attaché à leur action combinée. Plus nous irons, et plus toute jouissance et tout sentiment de plaisir recevra la marque de la beauté, de sorte que la distinction disparaîtra que Ton doit faire, dans un stade intermédiaire de l'évolution, entre l'agréable et le beau; cette distinction n'a pour fondement que la grande puissance que l'animalité garde encore chez l'homme. Alors le côté esthétique et le côté moral se confondront aussi dans l'affirmation des valeurs naturelles de la vie. On se convaincra à la fin qu'aucun artiste ne peut vraiment représenter autre chose que sa vie propre, — et que la valeur de son œuvre devra dépendre de la valeur de cette vie ! — En lisant les écrits de Guyau, quand on arrive à ce passage, on ne peut s'empêcher de penser qu'il peut se rapporter à la propre activité littéraire de l'auteur, activité qui est partout pénétrée du grand Eros qui était l'âme de sa vie !
d) Philosophie religieuse. (L'irréligion de l'avenir. 1887).
L'ouvrage le plus merveilleux et le plus important de Guyau est le livre dans lequel il traite de l'Irréligion de l'avenir. On y constate une union heureuse de la critique la plus pénétrante et du sentiment très profond, de la complète conviction que les temps de la religion sont passés ainsi que de l'espoir débordant de confiance que jamais ne feront défaut les conditions