LE PROBLÈME DE LEXISÏENGE
pousser à l'extrême ses idées sur cette question, on ne devrait pas oublier que la vie psychique individuelle se présente toujours dans notre expérience comme un membre compris dans une société, faisant partie d'une totalité mentale, dans laquelle seule ses motifs, ses tendances et son contenu deviendraient intelligibles. C'est pour cette raison que Wundt attribue une grande importance à la psychologie ethnique. Comme idée psychologique suprême se présente finalement le concept d'un vaste principe d'unité (d'un supramenlal) qui sert de fondement à tous les êtres psychiques et à leur enchaînement réciproque. Cette idée est imagihairement transcendante, parce que nous ne pouvons appliquer toutes les déterminations psychologiques qu'à des êtres individuels et que par suite nous ne trouvons pas dans notre expérience des expressions capables de traduire ce qui devrait caractériser l'ensemble de toute la représentation et de toute la volonté.
Si l'on ne bâtit sa métaphysique que sur les idées psychologiques, elle revêt la marque de l'idéalisme.
y) Si nous ne voulons pas nous engager dans le chemin plu» ou [moins unilatéral du matérialisme et de l'idéalisme, et que nous nous efforcions au contraire de découvrir un concept plus vaste de l'être, nous devons, selon Wundt, lier entre elles les idées cosmologiques et psychologiques. Nous arrivons ainsi à ce qu'il nomme les idées ontologiques.
Cette liaison peut se faire de telle sorte que l'analyse cosmologique soit complétée par l'analyse psychologique. L'inibrmation cosmologique nous montre l'être comme un enchaînement d'éléments sur lesquels on ne saurait dire rien de précis touchant leur nature dernière ; mais l'information psychologique nous a du moins montré la volonté comme notre véritable essence. Si nous les combinons toutes les deux, nous obtenons l'idée de l'être sous forme de totalité d'essences, douées de tendances et de volonté.
On ne peut pas. selon Wundt, s'en tenir, comme Spinoza, à l'idée d'une essence, sans en déterminer de plus près la nature. U faut toujours se demander si le principe de l'unité de l'être ne coïncide pas avec quelqu'un des concepts qui nous sont donnés, —s'il ne se rapproche pas davantage de la matière ou
de l'esprit. Il faudrait concevoir le monde ou comme une imité matérielle ou comme une unité spirituelle : il n'y aurait pas de milieu ! — Le choix n'est pas douteux pour Wundt. L'unique activité qui nous soit immédiatement donnée est et demeure notre volonté. Une volonté globale infinie sera donc la suprême idée achevée. Cette idée, l'idée de Dieu, est imaginaircment transcendante, et le contenu en est indéterminable. Grâce à elle il devient cependant possible de concevoir le mécanisme cosmique comme l'enveloppe extérieure d'opérations et tendances spirituelles, et notre propre être psychophysique nous apparaît comme un monde en petit, comme un microcosme. Ainsi est satisfaite la raison dans son exigence de l'unité, en même temps que nous pouvons considérer nos idéaux humains comme des conséquences qui découlent du principe môme du monde. La conception philosophique vide et désespérante, qui, s'appuyant sur la connaissance intellectuelle seule, voit l'essence des choses épuisée par leurs rapports extérieurs et leur ordre, est abandonnée.
c) Remarques critiques.
La position définitive que Wundt adopte vis-à-vis des questions qui se posent à la limite donne tout naturellement naissance à quelques remarques critiques, tant sur la méthode que sur les motifs du point de vue auquel il se range finalement.
En ce qui concerne la méthode, il ne croit pas faire autre -chose que prolonger et compléter la connaissance empirique, comme l'exige le besoin d'unité delà pensée. En revanche, W. repousse explicitement la possibilité de s'appuyer ici sur une analogie : nulle analogie ne saurait suffire ! — Mais pour motiver la tournure idéaliste qu'il finit par donner à sa philosophie, il s'appuie très nettement sur l'analogie du microcosme au macrocosme. Avec lequel de nos concepts donnés, demande-t-il, coïncide avant tout le principe de l'unité de l'être ? 11 ne peut y avoir ici que deux possibles : « U nous faut concevoir le monde comme une unité matérielle, ou il nous faut le concevoir comme «ne unité spirituelle, si nous voulons en général le concevoir à titre d'unité, — il n'y a pas de milieu. » {Système^, 1'* éd., p. 411). Une remarque à ce propos : il est exact que nous ne connais-»
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WILIIELM WUNDT
LE PROBLÊME MORAL
sons par expérience que des phénomènes spirituels et matériels; mais (comme le vit déjà Spinoza) nous n'avons pourtant pas le droit, pour ce motif, d'admettre que l'essence de l'être soit épuisée par là et qu'il n'y ait pas autre chose. Wundt semble oublier sur ce point sa propre théorie de la transcendance imaginaire, qui vise à faire voir que l'essence de l'être pourrait être plus variée que ne le croient les métaphysiciens. En tous cas il est manifeste qu'il s'appuie sur une analogie et même qu'il choisit entre les deux seules analogies qui soient selon lui possibles. Pour décider son choix il regarde quelle est, de ces deux espèces de phénomènes, la plus immédiatement connue de nous (cf. Système^ p. 434 : « analogue à ce que nous éprouvons en nous-mêmes »). La suite de ses idées nous rappelle ici clairement Leibniz et Lotze, avec cette différence que ces der* niers, s'ils s'appuyaient sur des analogies, en avaient parfaitement conscience. Mais on regrette que Wundt ne cherche pas d'une manière plus précise à justifier l'analogie dans la pensée» ainsi que les diverses applications de l'analogie que connaît la science*.
En ce qui concerne les motifs, il est clair que la pensée définitive de Wundt ne provient pas seulement d'un besoin théorique. 11 déclare que la conception métaphysique vers laquelle nous serions conduits, si nous ne suivions pas la voie qu'il a frayée, est « vide et désespérante ». A ne considérer les choses que d'une manière empirique, dit-il plus loin, avec nos idéaux éthiques, quelque précieux et indispensables qu'ils soient, nous sommes au bord d'un abîme sur lequel aucun pont n'est jeté.
Nous regrettons de ne pas voir ici toute une série de recherches de nature psychologique et morale qui jetteraient une lumière plus précise sur le besoin en vertu duquel l'idée ontologique d'unité devrait ainsi devenir pratiquement nécessaire et légitime. Dans la première édition du « Système » de Wundt se trouvait cette phrase : que la philosophie, si elle ne peut pas changer la croyance en science, peut cependant montrer la nécessité de la foi. Cette phrase n'existe plus dans la seconde édition, sans doute parce que Wundt s'est aperçu que la nécessité psychologique de la foi ne saurait être démon-
trée. — Il manque en outre ici une discussion des difficultés que tout monisme doit combattre, surtout un monisme qui est fondé sur des motifs moraux, dans les dissonances présentées par l'expérience*®.
Nous reviendrons sur quelques-uns des points touchés ici à la fin de l'exposé de la manière dont Wundt a traité le problème éthique.