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Morale

La ynorale d'Ardigè a pour base les mêmes idées fondamentales qui caraclcriscnt les autres parties de sa philosophie. L'individu se développe dans la société et, par rapport à elle, il est dans la même situation que lélcment pris à part (distinto) par rapport à la totalité (indistinto) . La société, comme le syslcme solaire et la pensée, se développe par un processus naturel (formazione naliirale) que la sociologie a pour fonction de décrire et que l'éthique présuppose. L'éthique a pour tâche (à titre de ncmologie, par opposition à la sociologie qui est nom o graphie e.i nomogonie) de distinguer les éléments de la vie sociale qui ont perdu leur importance de ceux qui peuvent être rendus féconds d'une manière ancienne ounouvelle. Elle ouvre ainsi la voie à la morale pratique de l'avenir. En raison de la liaison originaire et permanente de l'individu avec la vie sociale, il se développe en lui un sentiment antiégoïste. (Ardigô préfère cette expression au mot « altruisme ».) Les représentations humaines tirent leur premier contenu des milieux sociaux. Les jugements et les goûts de ces milieux sont quelque temps valables pour l'individu. Or toutes les représentations ont dès l'origine un caractère impulsif, une inclination à se transformer immédiatement en acte ; et si nous distinguons la pensée et l'action, cela ne vient que d'une différenciation (dislinzioné) ultérieure. Dans le concept de l'idéalité sociale {idealilà sociale) Ardigô réunit à la fin ces deux faits, le contenu social des représentations, involontairement reçu, et le caractère originairement impulsif des représentations. Par idéalité il entend le pouvoir de se laisser déterminer par des idées dont la portée dépasse le moment présent. L'idéalité sociale se développe déjà dans la famille considérée comme la communauté permanente qui soigne et protège les germes de la race future. Le sentiment de la famille est un foyer qui peut

IlëFFDiNG. — Philosophes. 4

ROBERTO ARDIGO

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répandre sa chaleur sur de plus grandes sphères. L'idéalilé sociale a de nombreux degrés et de nombreuses formes. Elle s'apprend par imitation et par répétition. Dans toute cette théorie Ardigô développe une suite d'idées qu'on trouve dans l'antiquité, notamment chez les stoïciens, dans les temps modernes chez Adam Smith et de nos jours chez Tarde, Leslie Stephen et Baldwin. L'idée que se fait Baldwin de Thérédité sociale conviendrait très bien à la philosophie d'Ardigb.

L'idéalité sociale n'est pas développée dans la même mesure chez tous les hommes, bien qu'on doive affirmer que la capacité d'agir d'une façon non-égoïste soit contenue dans la nature humaine. Nous en avons la preuve dans l'amour familial, ainsi que dans la sympathie involontaire, dans le besoin d'honneur, qui chez un égoïste n'a aucun sens à proprement parler, et dans la colère que causent les passe-droits et les injustices. A son point culminant le sentiment moral devient une espèce de fureur sacrée {furore santo) qui pousse l'iiomme à faire le sacrifice de lai-meme sans penser à un avantage propre, dans l'espoir que des ruines tragiques de l'humain il surgira de l'éternel et du divin {eterno divini che sorge délie ruine Iragiche delV icmano, expression qu Ardigè emprunte à un écrivain italien de môme tendance que lui). La représentation théologique de la grâce a ceci de vrai qu'il existe un besoin involontaire, un penchant passionné qui porte l'homme à des actes désinléressés.

Un tel mode d'agir héroïque est possible sans religion, de même que l'éthique est tout à fait indépendante de la religion, si l'on entend par ce mot non pas un rapport avec l'infini (suivant la définition de MaxMûUer), mais un rapport avec le surnaturel. Le concept scientifique de l'infini est en opposition nette avec le concept du surnaturel : il désigne la fonction continue dont la forme délimitée et singulière est le fini. L'infini est la loi par laquelle est conditionnée l'essence propre de l'individu; et cela fait comprendre l'apaisement profond que l'individu ressent quand ses aspirations vers l'infini sont satisfaites.Le positiviste trouve donc l'infini en lui-même, quand il prend conscience de la loi de son être. Nous rencontrons ici de nouveau le rapport de l'élément à la totalité (du distinto à Vin-

distinto). La représentation du surnaturel prend naissance, au contraire, quand la loi des choses est transformée en un fait bien distinct de l'action des choses, et qui ne peut se mettre en relation que d'une manière extérieure avec ce qui se passe dans la nature.

Le concept du surnaturel ne caractérise pourtant qu'un côté de la religion, son côté théorique : il n'en forme pas l'essence totale. L'essentiel est le rapport de dépendance dans lequel le sentiment de l'homme le fait se placer vis-à-vis du surnaturel relativement à tout ce qui peut lui arriver d'heureux ou de malheureux. Primitivement était saint ce qu'on redoutait : la crainte crée les dieux. En tout cas le sentiment du sacré n'est pas, comme on l'a soutenu, un sentiment absolument . simple et indécomposable ^^ L'élément de la crainte est précisément éliminé quand on passe de la religion à la conscience scientifique qui, au lieu de la représentation d'un être mystérieux, fait partout de la loi ce qui est décisif pour le destin de l'homme. La religion trouve toujours devant elle une certaine idéalité sociale et se l'approprie; de là vient que la morale est indépendante delà religion. Il y a ici de nombreuses transitions possibles ; mais on finit toujours par arrivera une option nécessaire. De la conservation artificielle de la religion résultera seulement ce fait, que le peuple sera pris au dépourvu quand les temps de la religion seront réellement passés.

La psychologie religieuse qu'Ardigo prend pour fondement est passablement élémentaire ; il n'a pas abordé une discussion complète du problème religieux. Son point de vue est essentiellement déterminé par ses goûts intellectuels, je dirais même par un effet de contraste que devait amener tout naturellement l'opposition très prononcée entre sa conception philosophique antérieure et sa seconde conception. Mais ce dont on ne peut manquer de s'étonner, c'est que la religion, après sa volte-face, puisse encore lui apparaître comme un « souvenir poétique », alors qu'il regarde la crainte comme le premier germe de toute religion sous ses formes les plus basses comme sous ses formes les plus élevées. Ce penseur énergique n'a certainement pas ici mis à profit ses propres et réelles expériences.

m. — FRANCIS-HERBERT BRADLEY

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