CHARLES RENOUVIER
Aiors que plusieurs penseurs (Bruno, 13œhme, Spinoza), se réfugièrent dans l'idée de l'infini et l'embrassèrent avec enthousiasme, devant l'accroissement de la conception du monde que provoqua la théorie copernicienne, Renouvier recommande expressément, si l'on veut rester attaché au sens inconditionné des idées morales, de prendre l'homme comme centre de l'univers, ainsi que l'ont fait Aristote et la Bible : « l'anthropocentrisme est le point de vue moral de l'univers ». Le monde extérieur est placé bien au-dessus de nous en grandeur et en force physique. Mais peut-être notre terre posséderait-elle pourtant, au point de vue spirituel, par rapport au reste du monde, quelque chose de bien plus important, et, s'il s'agissait de puissance spirituelle, ce serait nous qui, par notre « supériorité d'agents intelligents », pourrions écraser 1 univers, plutôt que l'inverse. La perfection consiste toujours on une limitation, et ce n'est donc jamais qu'une chimère que de s'éloigner de la vraie grandeur pour se perdre dans l'illimité du monde matériel. — Cette allusion à un passage bien connu de Pascal est caractéristique du point de vue de Renouvier et apparaît chez lui indéniablement liée à plus d'esprit de suite que la phrase correspondante chez Pascal. C'est en général un trait caractéristique de Renouvier que, même là où il procède plus en mythologiste ou en théologien qu'en philosophe, il établit ses intuitions avec une logique rigoureuse et ne s'embarque dans aucune comparaison. En même temps, il a clairement conscience qu'il se meut dans le domaine des suppositions et des hypothèses hardies. « Je ne dogmatise pas, » dit-il, «je cherche au contraire à comprendre. Ce à quoi je vise réellement avec mes suppositions hardies, c'est à éclairer les possibilités sublimes... Quand il s'agit de découvrir des vérités qui dépassent l'expérience, ou mieux, qui doivent expliquer l'expérience même, l'hypothèse est, sans autre contrôle que celui de la logique et de la morale, l'unique issue du philosophe. S'il reste d'accord avec les lois de la raison pure, il a le droit de soutenir la vraisemblance des principes portant sur l'origine et sur la nature de notre monde, qui s'accordent avec la loi de son entendement et avec son sentiment de la vie. » 11 ne me reste plus à faire qu'une remarque critique particu-
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lière, mais sans aucun doute très forte, avant de quitter le patriarche de la philosophie actuelle. Il fait reposer l'hypothèse d'une cause première, et par conséquent toute sa philosophie religieuse particulière, sur la « loi de la relativité ». Cette loi, d'après lui, exige que nous mettions une limite à la régression continuelle de l'effet à la cause. Mais le membre auquel nous nous arrêtons devra marquer alors une limite de la loi de la relativité. Ce membre doit, sans doute, être en relation avec celui qui en est dérivé, mais il ne doit pas d'autre part être dérivé d'un autre, ce qui est cependant le cas de tous les membres antérieurs de la série. La loi de la relativité est donc supprimée quand nous sommes remontés jusqu'au premier membre. Ceci renferme une contradiction manifeste pour qui conçoit, comme le fait Renouvier, la loi de la relativité comme une loi nécessaire à notre pensée, profondément ancrée dans la nature même de notre conscience. La loi de la relativité exige qu'en chaque point nous disposions en série membre à membre, et, quand nous cessons de le faire, nous cessons aussi de comprendre. A ce titre, la loi de la relativité nous conduit à une théorie de l'infini, puisque nous ne pouvons juger en aucun point quelconque que nous ayons atteint un point de départ absolu. Renouvier a raison de dire que renvoyer à un processus infini ne nous fournit aucune explication. Mais la chose est telle que nous trouvant en présence d'une série qui peut se continuer indéfiniment en vertu de sa loi, nous ne pouvons arriver à comprendre que ce qui est compris dans la loi même^*. On trouve ici chez Renouvier une tendance mystique qui prend la haute main sur son criticisme. Au lieu de se plonger dans la liaison interne des phénomènes, il faut se reposer dans un commencement premier, et le seul choix qu'il nous propose alors est celui-ci : Voulez-vous voir en ce premier commencement une « chose » ou une « personne » ? En vertu même de la loi de la relativité, la philosophie critique doit rejeter loin d'elle ce dilemme. La philosophie de la continuité, surtout quand on accentue le besoin de compréhension, conservera toujours un avantage sur la philosophie de la discontinuité.