‹ Philosophes contemporains [microform]Chapitre 51 sur 87 · ERNST MACH · texte numérisé non relu

ERNST MACH

Pourtant il ne demeura pas toujours un pur Kantien ; il trouva superflue la « chose en soi ». En outre, l'étude de Spinoza, de Herbartet dePechner influa sur lui dans la suite. Il mit tous ses soins, ainsi qu'il l'a dit, à adopter un point de vue quHl n'eût pas à quitter quand il passait de la physique à la psychologie. Toutes les sciences à vrai dire devraient en définitive former un tout. Mach voyait clairement que la théorie atomique, telle qu'on la conçoit ordinairement, ne permet pas de conserver son point de vue quand on passe de la physique à la psychologie. On est en meilleure posture quand on conçoit dès le début tous les corps comme des symboles idéaux de complexus de sensations. Le monde alors ne se compose pas d'êtres cnigmatiques en réciprocité d'action avec un moi énigmatique; couleurs, sons, rapports spatiaux et temporels, etc., ne seraient que les éléments derniers dont il s'ao-irait de chercher l'enchaînement, et que nous composerions et limiterions, d'une manière appropriée à nos besoins pratiques et théoriques. Il n'y aurait qu'une grande masse bien ordonnée de sensations, très fortement liée à ce que nous nommerions notre moi, lequel serait ainsi ce qui s'oppose à ce que nous nommons le monde. Mais le moi, le monde, l'esprit, la matière, et les concepts de même espèce, ne seraient plus que des symboles idéaux qui désigneraient des limites et des différences dont la conservation nous aurait paru plus ou moins appropriée à nos besoins.

Cette façon de voir, Mach l'exprimait déjà en 1863 dans ses leçons sur la psychophysique. Les études sur la physiologie des sens prirenten général une grande influence dans la suite de ses idées. Elles le convainquirent, par exemple, que l'intuition spatiale est liée aux sens, et qu'elle ne s'applique, par conséquent, qu a ce qui peut être perçu sensiblement, de sorte qu'on n'a pas le droit d'attribuer des propriétés spatiales aux atomes qui ne sont pas perceptibles au moyen des sens.

La tâche de la science est d'exposer les faits d'une manière économique, c'est-à-dire de telle sorte qu'elle n'emploie que les représentations rigoureusement nécessaires et appropriées. Dans cette conception de la tâche de la science, Mach reconnaît Maxwell comme son précurseur, mais iLestime avoir la

^^j2 LES SAVANTS PHILOSOPHES

priorité sur Kirchhoff, qui a penché vers une conceplîon ana-

""cette façon d'envisager la nature de la science s'accorde fort bien avec l'hypothèse évolutionniste. Mach fait ensuite remarquer qu'avant Darwin, Spencer considérait déjà les faits physi^ ques comme des adaptations au donné. Lui-même, s'appuyant sur l'histoire des sciences, développa ce point de vue biologique pour la connaissance, dans son discours sur la tramfor^ mation et Vadaptation dans la pensée scientifique (ISS^). L'adaptation consiste en partie en une synthèse, et en partie en une réduction : d'un côté dans la réunion du divers sous un seul point de vue, et d'un autre dans l'exclusion de ce qui n est pas nécessaire pour la compréhension. Quels sont les faits qu'on prend pour fondement, cela dépend de la commodité, de la tradition ou de l'habitude. Mais les faits mêmes qui servent à nous orienter, ne peuvent pas « être compris ». Si, par exemple, des rapports mécaniques nous paraissent plus évidents que d'autres, cela tient uniquement à ce que nous sommes plus habitués à ces rapports. Notre compréhension consiste toujours à ramener à des énigmes accoutumées des impossibilités de comprendre dontnous n'avons pas l'habitude. II est évident que dans la science, toutes les fois que nous attribuons à un jugement accoutumé une valeur applicable à un autre domaine qu'à celui dans lequel nous l'avons formé pnmitivement, il nous faut examiner si ce jugement convient à ce cas nouveau; autrement ce serait un préjugé. Notre connaissance progresse constamment par la lutte des jugements contre les préjugés. De même que les êtres vivants ne se forment pas tout de suite un nouvel organe pour une nouvelle fonction devenue nécessaire (quand, par exemple, un vertébré doit voler ou . ager), mais cherchent à utiliser les organes qu'ils ont déjà, — ainsi la science utilise une transformation des anciennes idées pour l'exposition des expériences nouvelles. Dans r « attraction » newtonienne se cache encore quelque chose de la vieille représentation de la recherche du lieu naturel. Ce qu'il importe, c'est de penser le nouveau de la manière la plus simple et conformément au principe de l'économie. L'arithmétique épargne la numération directe, puisque pré-

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