ERNST MACH
cisément le nombre exprime que deux espèces d'ordonnance peuvent être identiques, même quand ce qui esta ordonner est différent. — La géométrie étudie le rapport réciproque qui existe entre des mesures différentes et nous épargne ainsi la mesure directe . L'espace visuel et l'espace tactile sont différents ; mais à tout déplacement dans l'un d'eux correspond un déplacement dans l'autre. — Des ordonnances quantitatives sont plus simples et plus vastes que des ordonnances qualitatives et permettent plus aisément d'embrasser d'un coup d'œil et de manier de grands groupes d'expériences. De telles ordonnances sont rendues possibles dans la physique par des concepts tels que ceux de « force », de « masse » et d' «atome ». Ces concepts ne sont que des instruments de la pensée, et leur importance consiste uniquement en ce qu'ils rappellent à la mémoire les expériences économiquement ordonnées, encore que la plupart des physiciens leur attribuent une réalité à l'extérieur de la pensée. — La relation causale désigne seulement la liaison la plus étroite que puisse exprimer une description. Elle n'a qu'une valeur logique et non physique. On peut en dire autant du principe de la continuité : nous déclarons qu'il y a continuité là où nous voyons croître la diversité en môme temps que la distance entre les membres d'une série, tandis qu'elle décroît au fur et à mesure que les membres se rapprochent les uns des autres, et finit par disparaître pour nous. L'avantage qu'on trouve à appliquer le principe de la continuité partout où c'est possible consiste en ce que nous pouvons, même dans les plus petites parties discernables du système qui nous occupe, instituer les mêmes observations que dans les plus grandes parties. Il n'y a que l'expérience qui puisse décider jusqu'où cela peut se poursuivre.
L'économie de la pensée durant l'adaptation à l'expérience, comme il est aisé de le voir d'après ce qui précède, conditionne l'emploi continuel d'analogies. Dans son article intitulé « Laressemblance et V analogie comme leitmotiv de la recherche » (paru dans le tome premier des « Annales de philosophie naturelle » d'Ostwald), Mach s'occupe de ce concept. L'analogie désigne entre deux systèmes d'idées un rapport tel que se manifeste très clairement aussi bien la différence qu'il y a
LES SAVANTS PIIILOSOl'HliS
ERNST MACII
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entre deux idées correspondantes des deux systèmes que Taccord existant entre leur rapport réciproque. Elle permet de ramener à une conception unique des faits hétérogènes, et c'est pourquoi elle est de très grande importance au point de vue biologique et par rapport à la théorie|de la connaissance, ce que toute l'histoire de la physique atteste. Mais l'analogiene seconfond pas avec l'identité, et les moyens de la recherche doivent être bien distingués des résultats.
La conception mécanique de la nature se base sur une ample analogie entre le mouvement des masses dans l'espace et les variations qualitatives des choses (au point de vue de la température, des conditions électriques, etc.). De ce que cette analogie peut se développer dans une aussi grande étendue, nous n'avons pas le droit d'admettre que tous les processus physiques soient « à proprement parler «mécaniques. Les lois mécaniques peuvent servir de modèles formels et d'indications. Les mouvements des corps dans l'espace sont les processus les plus simples et les plus faciles à voir que nous puissions poursuivre de la façon la plus aisée dans notre imagination. De plus tout processus physique, chaleur, électricité, son, etc., présente un côté mécanique qui se révèle sous la forme d'une dilatation,d'une vibration etd'une attraction, etc.. Aussi peut-on exposer clairement les processus physiques au moyen d'analogies mécaniques et les faire comprendre ainsi, bien qu'on n'ait pas le droit de dire (comme Wundt, par exemple) que toutes les causes physiques sont des causes de mouvement. De processus purement mécaniques, il n'en existe pas du tout, puisque outre le simple mouvement se font valoir toujours des effets magnétiques et électriques et des processus caloriques. Tout processus appartient, à vrai dire, à tous les domaines de la physique.
Cette conception de notre connaissance n'est pas une dissolution de la science. Elle ne nous prive d'aucun des points de vue réellement précieux, mais seulement des superflus. Mais elle chasse le dogmatisme qui s'est insinué chez beaucoup de penseurs.
La philosophie qui devient possible sur la base d'une pareille théorie de la connaissance, ne peut pas être un matérialisme.
La diversité qualitative des sensations ne saurait être dérivée de rapports et de liaisons purement quantitatifs : on ne peut pas tirer le psychique du physique. Physique et psychologie concernent en réalité la même chose, à savoir des complexus de sensations, seulement elles les traitent à des points de vue différents.
Mais le monde n'est pas une simple somme de sensations. Il v a entre elles certaines fonctions, et la connaissance de ces rapports fonctionnels est une connaissance de la réalité. La distinction entre l'idéalisme et le réalisme est indifférente, considérée du point de vue théorique. Nous appelons sensations les éléments de l'existence, quand nous les regardons comme éléments d'un monde psychique. La tâche de la science consiste seulement à trouver l'enchaînement régulier de ce qui arrive; forcément, pour cette raison, elle penche vers un monisme.
Peut-être Mach passe-t-il ici trop facilement sur de grosses difiicultcs. Les « éléments » communs de la physique et de la psychologie sont là d'une manière un peu indéterminée et mystique, comme une masse de nuages qui n'a encore ni forme ni articulation. 11 est incontestable que la distinction entre la physique et la psychologie provient d'une division du travail qui s'est montrée avantageuse. Mais cette division du travail ne saurait plus se supprimer facilement; elle prend le caractère d'un « préjugé » qui offre de la résistance tant que des expériences absolument précises ne rendent pas nécessaire une nouvelle adaptation intellectuelle. Le fait même que la division du travail s'est montrée nécessaire et appropriée indique des conditions cosmologiques. 11 est bien difficile que l'existence soit aussi simple que Mach le suppose, si divers points de vue sont nécessaires pour la comprendre. Il faut conquérir le monisme par un combat contre de plus grands adversaires que ceux que Mach reconnaît comme tels.
Ajoutez à cela que le rapport entre les éléments et leurs relations fonctionnelles paraît obscur. 11 est bien difficile de penser qu'il soit indifférent aux éléments de se trouver d'emblée dans ces rapports déterminés, et inversement il faut bien pourtant que les relations soient conditionnées^ par les éléments
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pour lesquels elles sont valables. Mais en quoi consiste alors la réalité? Elle ne peut pas consister uniquement dans les seuls rapports fonctionnels. Et voici que surgit toute une série de questions sur le rapport du particulier à l'ensemble, questions dont la solution est très importante pour la conception totale
de l'univers.
Mach n'a pas poursuivi les problèmes aussi loin, mais cela ne diminue pas le mérite de son travail, qui s'est montré essentiellement actif et fécond et qui paraît jouir d'une attention croissante.