LA PHILOSOPHIE DES VALEURS
pour les apaiser, il y a toujours, suivant James, des courants divers dans la vie mentale.
Puisque la vie et l'œuvre de Guyau et de Nietzsche constituent actuellement un tout fermé, et puisque en raison de leur forme leurs ouvrages ont eu de l'influence sur des milieux plus grands que ce n'est le cas d'ordinaire pour les travaux philosophiques, je donnerai de ces penseurs une analyse plus approfondie.
Guyau et Nietzsche se placent tous les deux sur le terrain de la théorie évolutionniste, et espèrent l'apparition de formes de vie supérieures. Us appuient cette espérance sur la force et sur la santé de la vie, — sur la conviction qu'il y a une réserve débordante d'énergie, qui, dans notre expérience actuelle et sous nos conditions actuelles de vie, n'arrive pas à se manifester et à se dégager. Ils opposent à la négation du pessimisme une affirmation puissante, — accompagnée chez l'un d'une émotion qui émerge du fond de l'être et d'une résignation douce au changement et à la caducité des valeurs, chez l'autre de fierté et de mépris à l'égard du passé et d'une espérance effrénée et finalement maladive en l'avenir.
Pour tous les deux, c'est un problème capital que celui des rapports entre l'instinct et la réflexion, entre l'énergie indivise de la vie à ses stades antérieurs et son action divisée dans le cours du progrès de la civilisation et de la réflexion. Depuis que ce problème a été soulevé, vers la fin du xviii* siècle, pour la première fois, par Rousseau, Lessing et Kant, il n'y a personne qui Tait posé aussi énergiquementque les deux écrivains dont nous nous occupons ici. Tous les deux font la guerre à l'intellectualisme qni ne voit qu'un côté des choses et s'appuient sur la vie sentimentale et volontaire qui jamais ne se laisse entièrement donner des formes claires, rationnelles. Tandis que dans le deuxième groupe la quantité d'énergie donnée du dehors peut menacer de faire violence à la pensée, ici c'est l'énergie venant du dedans et s'élevant en abondance du monde intérieur de l'esprit qui pousse la pensée jusqu'à ses limites.
A cela se rattache le caractère de leurs ouvrages qui tiennent le milieu entre la philosophie et la poésie. Partout se font
sentir l'émotion et la passion, parfois au détriment de la clarté et de la logique de la recherche, mais toujours au profit de l'effet littéraire ou même révolutionnaire de leurs écrits. L'importance de leurs idées vient en grande partie plutôt de ce qu'elles sont des symptômes de ce qui s'agite dans les âmes de ceux qu'a le plus fortement saisis la vie actuelle, que des contributions actives à la solution des problèmes. Gela est vrai de Nietzsche à un degré tout à fait spécial.
Us ont encore entre eux un autre point de ressemblance : ils sont malades tous les deux et c'est pendant une lutte continuelle contre la maladie que sont nées la plupart de leurs idées et de leurs œuvres. Cela ne peut rien préjuger sur la valeur de leurs idées. Il pourrait bien y avoir des idées qui répandraient de la lumière sur la vie, et qui ne pourraient voir le jour précisément qu'en de telles circonstances. Le territoire qui sépare la santé de la maladie pourrait être fécond de façon tout à fait remarquable. Avant toutes choses il nous faut donc chercher la signification et la valeur de leurs idées, et ce n'est qu'après avoir fait cet examen que nous pourrons utiliser ce que nous savons de leurs conditions individuelles, pour nous expliquer les tendances de leur esprit.
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