I. — JEAN-MARIE GUYAU
Guyau est un exemple de maturité précoce. A peine âgé de vingt-deux ans (il était né en 1854), il se vit décerner par l'Académie des sciences un prix pour une histoire de la morale utilitaire depuis Épicure jusqu'à nos jours. Il consacra ses premières études surtout à Platon et à Kant ; en même temps il subit fortement l'influence de son beau-père Fouillée. Son merveilleux talent d'exposition et sa pénétrante énergie critique attirèrent l'attention sur son travail et lui firent obtenir l'approbation même des hommes qu'il y avait fortement critiqués, de Spencer par exemple. Durant le cours de ses études, il se rapprocha un peu plus des manières de voir qu'il avait combattues, et il lui est parfois difficile dans ses développements positifs d'échapper aux reproches qu'il avait lui-même adressés à l'école anglaise. Ce sont surtout les problèmes esthétiques, éthiques et religieux qui l'occupent. Il est poursuivi, depuis sa jeunesse, par des doutes profonds sur l'importance de nos valeurs pour l'existence, et ces doutes s'expriment non seulement dans ses écrits philosophiques, mais aussi dans ses poésies {Vers d'un philosophe). Sa foi primitive platonicienne à la rationalité faiblit sous la double influence de la réflexion et de la phtisie. Bien qu'il soit plus tard revenu, pour s'y maintenir, à la possibilité du sens idéal de la vie, il vit cependant clairement, comme il sied à un philosophe, la difficulté du problème. On a trouvé un trait bien français dans le fait que la profondeur de l'émotion s'allie fréquemment chez lui à la clarté de la pensée. 11 sait que beaucoup de ses idées et de ses espoirs sont des illusions ; mais pourvu qu'elles soient fécondes, il s'en tient à ces illusions qui peuvent porter la pensée et la volonté vers des travaux énergiques (voir la poésie Illusion féconde), A une période avancée de sa maladie, ayant la mort
CmTîQUE DE LA MORALE ANGLAISE
devant les yeux, il veut pourtant que son dernier chant (La cigale) traduise tout l'amour qu'il a pour les hommes. Il serait difticile de trouver un autre écrivain qui ait montré, comme il l'a fait, quelle profondeur et quelle hauteur la vie peut avoir, même quand on regarde tous les dogmes comme des illusions. Au reste, — si l'on met à part la maladie — il vécut dans des conditions heureuses. Faisant tour à tour œuvre de penseur et de poète, aimant et aimé, il s'approcha de la mort avec la pleine conscience de l'issue de sa maladie. Il mourut à Menton en 1888. Sur sa pierre tombale on a gravé les mots suivants, extraits de l'un de ses écrits : « Nos plus hautes aspirations, qui semblent précisément les plus vaines, sont comme des ondes qui, ayant pu venir jusqu'à nous, iront plus loin que nous. Je suis bien sûr que ce que j'ai de meilleur en moi me survivra. Non, pas un de mes rêves peut-être ne sera perdu; d'autres les reprendront, les rêveront après moi, jusqu'à ce qu'ils s'achèvent un jour. C'est à force de vagues mourantes que la mer réussit à façonner sa grève, à dessiner le lit immense où elle sn meut. »
a) Critique de la morale anglaise {La morale anglaise
contemporaine, 1879).
Dans le travail critique de Guyau nous trouvons déjà des indications sur ce que sera sa concep*ion définitive. Il (ait notamment trois reproches à la morale de l'école anglaise.
Les Anglais enseignent que la mora'.e provient essentiellement d'un calcul prudent (Bentham) on de l'association représentative (Hartley, les deux Mill) ou r^e la sélection naturelle (Darwin), ou de l'adaptation aux conditions de l'existence (Spencer). Ils fondent la valeur et la persistance de la morale sur certaines circonstances internes et externes de l'évolution. Le sentiment moral est un phénomène naturel, et si l'homme le considère comme une force objective, c'est seulement parce qu'il n'a pas remarqué la façon dont il prend naissance. L accroissement involontaire et inconscient du sentiment moral est l'objet principal de la morale anglaise. Mais ici elle tombe, de l'avis de Guyau, dans une contradiction, et travaille