‹ Philosophes contemporains [microform]Chapitre 62 sur 87 · JEAN-MARIE GUYAU · texte numérisé non relu

JEAN-MARIE GUYAU

MORALE

contre elle-même. Car précisément ces théories anglaises devraient ouvrir les yeux à l'homme et lui montrer ce qu'il en est de la nature mystérieuse du sentiment moral qui semblerait une illusion dont on pourrait se libérer. La réflexion dissocierait ce qui s'est constitué d'une manière purement involontaire.

Mais, y a-t-il bien eu ici une réelle évolution ? Les Anglais présupposent, comme base suprême, le besoin égoïste de la conservation de soi, et ce besoin ne reste pas toujours le même, s'il s'y ajoute encore tant de calculs, d'associations et d'adaptations ! Le dévouement désintéressé dont nous sommes capables, ne peut pas s'expliquer par de tels facteurs. Cela ne veut pas dire que la sympathie désintéressée soit une tendance originaire. Ce que les Anglais conçoivent comme égoïsme primitif, c'est, d'après Guyau, quelque chose de différent et quelque chose de plus, qui a des bases plus profondes que l'égoïsme et que la sympathie. C'est un besoin d'activité, une tendance à se développer et à se répandre, qui se manifeste partout où la vie est saine et robuste. Cette force n'a pas besoin de se dépenser sur d'autres êtres, mais elle peut, au contraire, trouver à s'unir avec d'autres et à travailler pour eux. Donc ce n'est pas quand il a franchi plusieurs échelons mtermédiaires, mais bien dès son premier germe, que Tinstinct de l'homme contient la possibilité du dévouement à une vie plus vaste que la vie purement individuelle. — Guyau développe ici une idée qui s'était déjà rencontrée chez Vauvenargues et chez Rousseau , mais que cependant il ne semble pas leur avoir empruntée. Quand on met ainsi en relief l'impérieux besoin interne, et en partie indépendant des circonstances extérieures, qui nous pousse à agir et à évoluer, nos efforts ne reçoivent pas comme c'est la conséquence logique dans la morale utilitaire -• le caractère d'un simple moyen. Alors il peut bien être vrai que nous vivons pour vouloir et agir, et non pas seulement rinverse. « Il faut vivre pour vouloir et agir î » Le présent ne doit être sacrifié ni au passé, ni à l'avenir. Dans l'acte même de la volonté il y a une lin : « il y a dans la volonté quelque chose de définitif ! »

b) Morale (Esquisse dune morale sans obligation

ni sanction, ISS^),

Guyau fonde sa morale sur le concept de la vie, au sens le plus large de ce mot, qui fait disparaître l'opposition entre le conscient et l'inconscient, de même qu'entre l'égoïsme et la sympathie. La vie se manifeste comme un besoin d'accroissement, de conservation, de reproduction et d'expansion. Guyau veut se servir de la biologie pour remédier aux difficultés que les Anglais ont rencontrées en prenant la psychologie pour base ; il assure cependant que Darwin et Spencer ont vraiment déjà indiqué une base biologique. L'important est pour lui qu'en définitive les fins ne sont pas créées par la conscience, quand elle se pose des fins ; voici ce qui se passe alors : on prend conscience ou on se transforme en objet de ce qui s'était déjà révélé dans l'inconscient. Les fins ne viennent donc pas tout à fait du dehors.

La morale sera, par suite, la théorie des moyens par lesquels nous pouvons atteindre la fin posée par la nature même — l'accroissement et l'expansion de la vie. Le premier précepte moral est celui-ci : développe ta vie dans tous les sens ! Sois un homme riche le plus possible, en ce qui regarde aussi bien l'intensité que l'extension de tes aspirations ! Par conséquent, vis dans la société des autres et développe le plus possible ta capacité de vivre en société. ^ Le devoir n'est autre cliose qu'une surabondance de vie qui demande à s'exercer et h sa donner. Il ne provient ni d'une contrainte ni d'une nécessité extérieure, mais il est l'expression d'une force. Cette force surabondante se révèle surtout dans la sympathie ou dans ^•Itmisme. L'égoïsme, au contraire, est la marque d'une mutiation, d une isolation et repose en définitive sur une iHiision. A^a vertu la plus haute, celle qui, du reste, a son fondement profond dans la nature, c'est « la générosité ». Guyau cherchait à échapper à la critique que lui-même avait >"gee contre l'école anglaise, en revenant à l'inconscient et à 1 involontaire. Ce faisant il néglige de regarder les possibilités verses - par suite les divers problèmes -, qui se trouvent

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