PHILOSOPHIE RELIGIEUSE
mûrir dans un même terrain. En particulier les éléments moraux de la religion seront conservés et affranchis. Maintenant déjà, chez les hommes les plus nobles, la religion tend à s'identifier avec l'amour. — Notre impression vis-à-vis de la vie et de l'existence n'est ni simple ni immuable ; elle est variable et instable. Il y a déjà une éternité que l'évolution dure — et il n'en est sorti qu'un monde comme le nôtre avec toutes ses dissonances et avec toute l'incertitude de son cours ! Plus l'homme s'identifie avec l'existence totale au moyen d'une espèce de sociologie idéale, et plus son tourment devient grand: la pensée est douleur et non pas seulement lumière. Dieu lui-même devrait, s'il existait, éprouver la douleur la plus grande, puisque en sa qualité d être intini il devrait ressentir, avec la plus grande amertume, son impuissance à secourir. Mais l'impression d'ensemble portera le cachet de la sublimité, de telle sorte que le chagrin des hommes énergiques ne sera qu'un élément du sentiment vital. La surabondance de force fera naître l'espoir, la foi et le plaisir du risque. Même devant la mort qui, «après la naissance, est la plus grande curiosité de la vie intellectuelle », l'homme aux nobles aspirations garde une fermeté intellectuelle inébranlable. « Notre dernière douleur reste aussi notre dernière curiosité ! » Cette dernière citation caractérise bien l'infatigable activité intellectuelle de Guyau qui s'harmonisait tout à fait avec sa gravité profonde, sa mélancolie prononcée et sa grande résignation. On a dit de lui qu'il naviguait sur la mer infinie sans jamais jeter l'ancre. Mais peut-on jeter l'ancre une fois pour toutes ? Quant au problème religieux, il est de ceux qui l'ont creusé le plus profondément, et il a nettement sauvegardé la nécessité de cette question : la concentration de la vie, que les religions opéraient à leurs périodes classiques, peut-elle disparaître sans être remplacée par des équivalents? Il essaya de soutenir ici la continuité sur le terrain des valeurs spirituelles, bien qu'à son avis le concept de la religion ne doive s appliquer à ces valeurs que lorsqu'elles se présentent sous une certaine iorme déterminée *^ 11 proclame en tout cas si fortement la continuité entre la religion et l'irréHgion, que ce que la religion a de meilleur (et par suite la vraie tendance qui la fit naître) doit être maintenu dans l'irréligion.^
ÉTUDE CRITIQUE ET BIOGRAPHIE
n. — FRIEDRICH NIETZSCHE
a) Etude antique et biographie.
On pourrait discuter — et on a discuté en effet — sinousnous trouvons ici en présence avant tout d'un poète ou d'un penseur. En tout cas on peut soutenir que les œuvres de Nietzsche auraient eu beaucoup à gagner sous le rapport de leur valeur durable, et qu'en lui le poète et le penseur auraient formé une harmonie plus grande, s'il avait adopté, pour l'exposition de ses idées, la forme du drame ou celle du dialogue ou même une forme analogue à celle des pseudonymes de Kierkegaard. Des idées diverses et contradictoires s'agitent en effet en lui, toutes avec une égale passion ; on dirait que non seulement dans ses divers ouvrages, mais aussi fréquemment dans le même écrit, se présentent des personnalités diverses. S'il revêtit d'une forme poétique son idée principale — ou en tout cas ce qui fut d'après moi, son idée principale, comme j'essaierai de le faire voir — c'est parce qu'il ne pouvait exprimer qu'en gros traits imagés ce qu'il avait au plus profond du cceur. Erwin Rohde, le plus illustre de ses amis de jeunesse, le considérait avant tout comme un poète, et c'est pour cela qu'il se réjouit lorsque « Zarathustra » commença à paraître. « .lai depuis très longtemps le sentiment que Nietzsche souffre beaucoup d'une abondance de poésie qui ne veut pas se résoudre en véritables poèmes et qui provoque en lui de la fièvre et de la douleur. » — Nietzsche s'est expliqué très clairement luimême sur les rapports en lui de l'élément poétique avec l'élément philosophique et sur l'importance qu'avaient pour lui ces deux éléments, dans la préface (de 1886) à une nouvelle édition de son livre de jeunesse « La naissance de la tragédie », en disant que sa tâche continuelle est de regarder la science du point de vue de l'art et l'art du point de vue de la vie. Ce
fait montre, en même temps, que j'ai raison de caractériser sa tendance, au même titre que celle de Guyau, comme une philosophie des valeurs. Ainsi quepourGuyau, la force et l'abondance de la vie sont sa pensée fondamentale la plus intime : Nietzsche du reste a lu avec grand intérêt plusieurs ouvrages de Guyau. Ce qu'il a en vue, c'est d'attribuer à la vie une valeur nouvelle et positive, en se basant sur les enseignements de 1 histoire de la civilisation. En comparaison de cela, ce qui frappe le plus la grande masse et saute immédiatement aux yeux, la théorie de la morale des maîtres et de la morale des esclaves, le dualisme social et le mépris de la grande foule (du « troupeau »), n'est que dérivé et subordonné, et même, comme j'essaierai de le montrer, faussement dérivé. Surcepoint, dans la relation de son idée vraiment fondamentale avec ses vueset ses antipathies spéciales, se trouvent les contradictions lesplus grandes. Ceux de ses écrits dans lesquels se rencontrent ces théories dérivées par rapport à l'idée principale (et, de plus, faussement dérivées) sont cependant ceux qui sont les plus lus. Son influence littéraire tient surtout à cette partie de sa production d'écrivain. Sans vouloir rouvrir ici la discussion que je soutins il y a quelques années avec Georg Brandes au sujet de Nietzsche, je ne crois pas pouvoir me dispenser de remarquer qu'on n'a pas eu la main heureuse quand on a fait entrer Nietzsche dans la littérature danoise en accentuant ce côté. On a insisté sur ce qu'il y a chez lui de plus contingent, au lieu d'appeler l'attention sur ce qu'il contient de fondamental. Maintenant que l'on est à même — surtout après l'apparition de tant d'écrits et de tant d'esquisses de Nietzsche — d'embrasser en quelque sorte d'un coup d'œil toute sa production, je trouve ce fait amusant que le seul point, pour ainsi dire, sur lequel nous étions d'accord, mon contradicteur Georg Brandes et moi, était un point où nous avions tort tous les deux. Nous étions unanimes à déclarer que Nietzsche est un adversaire de la morale hédoniste, et maintenant il est avéré que Nietzsche était, en fait et dans le plus grand calme, nn moraliste du plaisir. Il est bon de faire ressortir ce fait en ce point de notre étude où nous n'avons pas à nous occuper de ce qui peut-être chez Nietzsche est, au point de vue litté-
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raire, ce qu'il y a de plus sensationnel, mais où nous devons parler, au contraire, de ce qu'il y a de plus décisif au point de vue philosophique : les idées maîtresses, leurs fondements et leur combat.
Le grand rôle que joue chez Nietzsche l'élément littéraire et poétique, est cause que l'on trouve à l'exposer et à l'analyser de plus grandes difficultés que ce n'est le cas pour les autres philosophes. Pour donner de lui un portrait quelque peu exact, je devrai m'étendre un peu plus que je n'aurais eu à le faire s'il ne s'était agi que de rendre compte de ses idées. Il est vrai qu'il y a un grand intérêt psychologique à étudier les rapports qui existent entre la pensée, l'art et la vie chez un génie qui aspirait à mettre toute la pensée et toute la poésie au service de la vie pour l'approfondir et pour l'élever. Et ici le profit psychologique aura également un sens pour la philosophie.
Friedrich Nietzsche naquit le 15 octobre 1844 ; il descendait d'une vieille famille de pasteurs de la Prusse saxonne. Il aurait voulu, quant à lui, être de plus noble origine, et il croyait que son arrière grand-père avait été un noble polonais. Quelquesuns de ses critiques, au contraire, se flattent de trouver, dans la suite même de ses idées, le fils des pasteurs. Très jeune, il fut soumis à d'autres influences qu'à des influences ecclésiastiques, car, à l'école et à l'université, il se consacra avec ardeur aux études classiques. La connaissance directe de la vie intellectuelle grecque et l'enthousiasme qu'elle fit naître en lui eurent un rôle capital dans l'orientation des aspirations et dos rêveries de toute sa vie. En même temps, l'étude de Schopenhauer, qu'il mena de front avec ses études philologiques, eut pour lui une profonde importance. D'autres philosophes eurent sur lui de l'influence, entre autres Dûhring ei Albert Lange ; mais Schopenhauer fut son véritable « éducateur ». A propos de l'étude qu'il faisait de Schopenhauer, il écrivait (en 1869) à son ami Paul Deussen : « Une philosophie que nous embrassons par simple désir de connaître, ne deviendra jamais tout à fait nôtre, parce que jamais elle n'a été nôtre. La vraie philosophie de chacun est ràvà{xvYi5tç [souvenir]. » Le désir de connaître s'est toujours montré chez Nietzsche inséparablement uni au
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désir artistique et au désir de vivre. C'est là sa force, mais en même temps sa faiblesse, — comme penseur, surtout parce que ses idées, par l'eflet de sa nature impulsive et sans harmonie, lui furent si souvent dictées par un état d'âme momentané ou par une réaction contre les tendances du monde extérieur.
Richard Wagner fut le deuxième grand éducateur de Nietzsche. Déjà pendant ses années d'études à Leipzig, il avait fait la connaissance personnelle du grand maître, et quand en 1(S69 il fut nommé professeur de philologie à Bâle, il eut des relations très cordiales avec Wagner et sa femme qui, à cette époque, habitaient dans les environs de Lucerne.
Il eut encore un troisième éducateur : la maladie, qui, pendant de longues années, rongea ses forces et se termina par une folie incurable. Il dut contracter cette maladie en prenant part comme inflrmier à la guerre franco-allemande. Elle avait eu la contagion pour cause etMôbius (/7e6er das Pathologische bel Nietzsche^) soutint pour ce motif que la maladie cérébrale dont Nietzsche eut à souffrir ne se rattachait pas à sa personnalité primitive, bien qu'elle ait eu une certaine influence sur son développement ultérieur et bien qu'il faille aussi admettre qu'il y avait des prédispositions héréditaires. Suivant Môbius, si l'état de Nietzsche empira, ce fut par suite d'un faux traitement médical et à cause de l'abus qu'il faisait du chloral. Quand Môbius se flatte aussi de pouvoir indiquer dans les écrits de Nietzsche le moment déterminé où la maladie aurait commencé à manifester son influence, je crois qu'il parle absolument en l'air; mais je reviendrai sur ce point. — La maladie rendit impossible pour Nietzsche, après une lutte assez longue, la continuation de son activité professorale à l'université ; au reste le terrain de la philologie était devenu trop étroit pour lui, du moment que les grands problèmes ne lui laissaient pas de repos, mais aiguillonnaient au contraire son imagination et son intelligence. Il se retira en 1879, et les années suivantes, il vécut ordinairement l'été dans l'Engadine et l'hiver sur la Riviera. Dans les forets magnifiques de l'Engadine, dans cette nature à l'air léger