‹ Philosophes contemporains [microform]Chapitre 66 sur 87 · tilude pathologique sur Nietzsche · texte numérisé non relu

tilude pathologique sur Nietzsche

FRIEDRICH NIETZSCHE

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cl aux colorations somptueuses, au-dessus des occupations ordinaires des hommes dans les vallées — à ces hauteurs et « à distance », suivant ce qu'il nous dit lui-même, quelques-unes de ses idées les plus célèbres virent le jour.

Ce qui est particulier à Nietzsche, c'est que ses trois éducateurs agirent sur lui de la manière la plus décisive par la réaction qu'ils provoquèrent ou par l'effet de contraste qu'ils occasionnèrent. La maladie aiguisa sa volonté et la vaillance dans les maux fut sa principale vertu. 11 connut de première source les douleurs de la vie, mais en même temps la force débordante de la vie qui lui permettait malgré tout de s'affirmer. Il ne put jamais plus échappera l'éducation de la maladie, tandis qu'il put, du moins en apparence, se séparer de ses deux autres maîtres. Sa rupture avec celui de ses éducateurs qui vivait encore, Richard Wagner, fut douloureuse. Ce fut le pessimisme de Schopenhauer qui le fit s'éloigner de lui à un certain point de son évolution; ce qui l'éoûrta de Wagner, c'est aussi bien le pessimisme de ce maître que l'attachement au christianisme moyenâgeux qu'il crut trouver *2 dans le grand musicien, dont les faiblesses humaines se révélaient peu à peu à son regard perçant. Il avait admiré et aimé « Siegfried » ; déjà Wotan — le dieu pessimiste ! — lui avait causé de l'étonnement ; il haït « Parsifal ». Primitivement il avait admiré l'art de Wagner qu il qualifiait de « dionysien » ; plus tard il ne vit plus en lui qu'une manifestation de la décadence.

Quant on étudie la biographie deNietzsche*^,ilesttoutnatur( l qu'on cherche des événements de sa vie qui aient pu le mettre en contact avec le peuple, le grand tas, le « troupeau», comme il disait plus tard. On pourrait, en effet, s'attendre à ce qu'il ait eu des occasions nombreuses de voir les hommes s'agiter en grandes masses. On ne trouve que deux occasions de ce genre et toutes les deux firent naître en lui le mépris. La première fois il eut le spectacle d'étudiants allemands qui étaient ivres de bière. La seconde fois ce fut le public du théâtre de Bayreutli qui ne répondit pas à l'attente qu'il s'était laite de l'auditoire idéal , à l'occasion de la renaissance du grand art. -- En revanche, Nietzsche n'a jamais eu l'occasion de vivre au milieu du peuple et de connaître ses efforts et sa faculté de développement et

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d'organisation ; il est resté complètement étranger aux plus grands événements sociaux du xix'' siècle.

On peut distinguer plusieurs périodes dans le cours de sa maladie. Son état de santé empira vers 1879, pour s'améliorer les années suivantes et s'aggraver ensuite en 1888. Il se produisit alors une catastrophe. 11 envoya à plusieurs de ses connaissances des lettres qu'il signait tantôt « Dionysos », tantôt « le crucifié ». Un jour, à Turin, il tomba sans connaissance dans la rue. Un ami le conduisit à Bâle d'où plus tard il fut ramené dans son pays. 11 vécut les dernières années de sa vie dans un état d'hébétement compléta Weimar, entouré des soins dévoués de ses proches. 11 mourut le 25 août 1900. — Comme il n'y eut pas d'autopsie, on ne put pas déterminer d'une manière absolument certaine la nature et le siège de sa maladie. La sœur de Nietzsche estime que l'usage immodéré du chloral fut la cause principale de sa dernière maladie.

iNietzsche était l'homme des contrastes. Le contraste qui est chez lui le plus frappant, celui qui marque son empreinte sur toutes ses occupations et qui fut fatal à sa vie et à sa valeur, c'est le contraste que présentent son enthousiasme élevé et son profond dégoût. Dans les circonstances normales, ces deux contraires forment des aspects différents d'un même état d'âme fondamental ; chez Nietzsche, ils étaient des puissances ennemies qui se disputaient l'empire de son esprit et de sa volonté. Cette lutte fut sa ruine. L'admiration de ce qui est grand et élevé, l'ardent désir qui le porte vers ces objets et le souhait de travailler pour eux, tel était bien le fond le plus intime de son âme ; mais l'antipathie à l'égard de ce qui est bas et faible et le mépris que ces choses lui causaient prirent le dessus et l'hypnotisèrent, et il s'ensuivit que la cause pour laquelle il voulait lutter céda la place à celle qu'il voulait combattre. Les dispositions « réactives » — que lui-même pourtant méprisait chez les autres — prirent chez lui de plus en plus la haute main. Il sentait lui-même le danger qui menaçait sa vie spirituelle. En 1874, il écrivaitàM"* de Meysenbug : «Dans quel état serai-je après m'être débarrassé de tout ce qui se cache en moi de négation et d'indignation ; et pourtant je puis espérer que dans cinq années environ je ne serai pas loin de ce but magnifique. »

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Celte espérance ne fut pas réalisée, même après qu'il eût commencé à travailler à l'exposé positif de ses idées. L'année même qui précéda la catastrophe, il interrompit son travail suivi pour donner libre cours à ses antipathies, bien qu'auparavant il eut eu assez fréquemment roccasion de les exhaler. La place prépondérante que les antipathies occupent dans sa production forme non seulement contraste avec son enthousiasme, mais encore elle est en contradiction avec son caractère tout de bonté et de tendresse, tel qu'il se révélait dans l'intimité. Cela aussi il le sentait lui-môme. Dans une lettre à M"' de Meysenbug (1875) il disait : « Cet automne, j'ai résolu de commencer chaque journée en me demandant : Y al il quelqu'un à qui tu pourrais aujourd'hui faire du bien ?. . . Par mes écrits, je cause de la peine à tant de gens que je devrais bien essayer de me rattraper en quelque façon. » Quelques années plus tard (1883) il écrit à Erwin Rohde qu'il sait bien que l'image que ses livres donnaient alors de lui [au moment où il soutenait la plus violente polémique dans son activité littéraire] ne s'accorde pas avec celle que son ami porte au fond de son cœur. Il a réellement une « autre nature » [autre que celle qui se révélait à ce moment dans ses écrits] ; s'il n'avait eu que la « première », il y a déjà très longtemps qu'il aurait été ruiné! La forte prédominance des antipathies n'est pas seulement en contradiction avec Tenthousiasme et avec l'amour, mais aussi avec l'optimisme que Nietzsche défendit si passionnément pendant ses dernières années. De plus en plus, et en termes exubérants, il demandait qu'on affirmât la vie, qu'on en reconnût la valeur. Mais comment pouvait-il le demander, si le monde est plein de dégoût et de misère, comme il le redisait toujours et comme il n'a jamais cessé de le dire ?

Les dispositions opposées ne purent jamais se réconcilier chez lui, ni sous la forme de beaucoup d'esprit, ni sous celle de la profonde mélancolie. On a dit de Shakespeare que son humour est l'expression de sa fidélité à la vie. Nietzsche ne fut pas capable de montrer ainsi sa fidélité ; peut-être cela venaitil de ce qu'il n'était ni nettement poète ni nettement penseur, et qu'ici également deux natures se combattaient en lui.Guyau qui vécut à la même époque et qui, sur tant de points, partagea

aussi ses pensées, trouva dans la mélancolie et dans l'éternel effort de la pensée l'équilibre harmonieux. Cette forme, elle aussi fut refusée à Nietzsche. Il n'arriva pas à trouver une couleur dominante qui fondît en soi les tons opposés. Ses oscillations entre l'ivresse dionysienne et le désaccord dévorant le portèrent toujours plus près de la dissolution. On a le droit (le chercher en cela un effet de la maladie. Il lutta bravement contre elle, car il était un homme de courage, un homme de volonté. Il sentait fortement « la véhémence des oscillations intérieures »; mais quand ses critiques le traitaient d' a excentrique », il disait avec fierté : « Ces messieurs qui n'ont aucune idée (le mon centre, de la grande passion pour laquelle je vis, auront delà difficultéàvoiroùj'ai été jusqu'àprésent en dehorsdemon centre, où j'étais vraiment excentrique ». 11 fit montre de sa vaillance dans le travail et dans la souffrance, dans l'insuccès et dans la solitude : « Aucune douleur n'a pu ni ne doit être capable de me faire porter un faux témoignage sur la vie telle qu'elle m'apparaît ». (D'une lettre de 1880). «Mon existence est un fardeau terrible ; je m'en serais débarrassé depuis longtemps, si je n'avais pas vu que c'était justement dans cet état de souffrance et de renoncement presque absolu que je faisais les observations elles expériences les plus instructives dans le domaine spirituel et moral , — cette joie avide de connaissance m'élève à des hauteurs où je suis victorieux de tous les martyres et de tous les désespoirs ». (D'une lettre de 1880). Et [plus tard il écrit un jour : « Que l'on y prenne garde : les années où ma vitalité descendit à son minimum furent celles où je cessai d'être pessimiste ».

Il n'avait peur que d'une chose : de la pitié. Elle l'avait effrayé alors qu'il était encore pessimiste, pendant son « éducation » schopenhauérienne. Cette crainte, qui est si étonnamment opposée à sa bravoure, trouve en partie son explication dans l'endurcissement voulu de Nietzsche, mais elle est aussi en rapport avec son âme faible pour qui la pitié pouvait devenir une tentation. Ce qu'il entend tout d'abord par pitié, c'est la forme passive, sentimentale de la compassion, qui est déprimante aussi bien pour celui qui l'éprouve que pour l'objet delà pitié. A la fin la pitié lui paraît être le dernier péché grave (^ue

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Ton puisse encore commettre, quand tous les autres sont devenus impossibles. L'influence hypnotique qu'exercèrent sur Nietzsche ses antipathies se manifeste encore ici. Il finit par trouver l'air vicié dans toute l'Europe, partout où il voyageait ou résidait.

La forme littéraire adoptée par Nietzsche fut déterminée par son tempérament et par son état maladif. Il sentait le besoin de concentration, et il y a dans sa production certaines idées positives fondamentales qu'il s'efforça de mettre complètement à jour. Mais il n'était pas en état de subordonner l'impression prédominante du moment aux exigences de l'idée maîtresse et de l'impression dominante. Il n'avait pas à sa disposition le pouvoir de se limiter qui fait les maîtres. De là provient le désaccord de ses pensées ; l'ivresse d'un moment ne correspond pas à celle de l'autre. L*aphorisme devint sa forme préférée, chaque aphorisme pris à part fait arriver un point de vue à son expression complète et souvent frappante, pour céder ensuite la place à d'autres aphorismes qui disent facilement tout le contraire. Le vrai travail de la pensée n'est jamais accompli. C'est avec raison qu'on a dit de la forme de laphorisme qu'elle est dangereuse pour Nietzsche. 11 y est venu, en partie par esprit d'imitation des anciens écrivains français, surtout de La Rochefoucauld, si haut placé dans son admiration, en partie en raison de son peu de santé qui lui rendait impossible tout travail suivi. Il produisait en se promenant, et il écrivait ses pensées sous forme détachée ; d'autres devaient les rédiger ensuite. « Je griffonnais quelque chose sur une feuille, en marchant de côté et d'autre ; je n'écrivais rien au bureau ; des amis déchiffraient mes griffonnages. » (Lettre à Eiser, 1880). La popularité dont jouit Nietzsche, c'est en grande partie à cette forme qu'il la doit ; il est si facile en effet de faire au moins une « connaissance sommaire » avec ses livres. Il dit lui-même d'une de ses œuvres composée sous cette forme : « Un livre comme celui-ci n'est pas fait pour être lu entièrement d'un seul coup, ni à haute voix, mais pour être ouvert fréquemment, surtout en promenade et en voyage. » («Aurore », aphor. 454). 11 n'est pas facile, ainsi qu'il l'a dit, de trouver soa véritable centre ; mais sa propre forme d'exposition l'a

rendu encore plus difficile que cela ne l'aurait été en soi et par

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