SOI
b) Les écrits de Nietzsche.
Avec le tempérament discordant et oscillant de Nietzsche on ne peut pas, pour classer ses écrits, s'en tenir simplement à leur ordre chronologique, mais il faut au contraire les partager en groupes que nous aurons à caractériser par les relations diiïérentes qui existent entre les idées maîtresses qui prédominent au fond chez lui.
1. Premier groupe. —Le problème est posé et la solution définitive indiquée. Le caractère propre de ce premier groupe, c'est la base historique de la position des problèmes, que Nietzsche emprunte à ses études philologiques. 11 s'appuie ici sur la sociologie, tandis que Guyau s'appuie essentiellement sur la biologie. La naissance de la tragédie (1872) n'est pas seulement le premier écrit important de Nietzsche, mais peutêtre aussi à la fois — pour ce qui regarde la réelle position du problème — le plus important de tous ses écrits. Sa grande idée d'une nouvelle détermination des valeurs de la vie apparaît déjà dans ce livre. Dans un de ses derniers écrits. Le Crépuscule des idoles, il dit lui-même : « La Naissance de la tragédie fut ma première transposition de toutes les valeurs n La conception tragico-pathétique de la vie, symbolisée par Dionysos et par Apollon, est posée comme l'antithèse de l'optimisme intellectuel représenté par Socrate. Les rapports existant entre la science, l'art et la vie sont personnifiés dans ces trois figures, et Dionysos occupe la place la plus élevée, bien que l'élément appollinien, qui informe et limite, y soit mieux reconnu que dans les œuvres postérieures.
Le point de vue ainsi acquis est appliqué, dans les Considérations inactuelles (1873-1876), à la culture intellectuelle alle- "lande de l'époque. La première des quatre considérations contient une critique pénétrante de Strauss, la seconde une polémique contre la trop grande estime où Ton tient la l'Y^^ode historique, la troisième et la quatrième glorifient ^ciiopenhauer et Wagner en qualité de grands éducateurs.
iIôr«iHG. - Philosophes. ^q
FRIEDRICH NIETZSCHE
Les personnalités aux ardentes aspirations, aux sentiments tragiques y sont opposées au penseur satisfait de lui-même à cause de ses résultats critiques, et à la manière purement objective de s'occuper du passé. Nietzsche crut plus tard qu'il avait attribué son propre état d'âme plein d'espérance à Schopenhauer et à Wagner, qui étaient en réalité des décadents, et dans le reste de sa production il ne cessa jamais de réagir contre son admiration précédente. 11 brûle ce qu'il a adoré, et il rallume toujours le bûcher.
Dans ce premier groupe — outre le rapport essentiel entre la science, Tart et la vie — se font encore jour d'autres grandes idées de Nietzsche : son aristocratisme radical, qui voit dans les grands hommes le but poursuivi par l'histoire, et le dualisme social entre les maîtres et les esclaves, qui est étroitement lié à l'idée précédente.
2. Deuxième groupe. — Ici ressortent davantage les contradictions qui existent dans la suite des idées de Nietzsche, en même temps que sa contradiction à d'autres points de vue. Ce qui est surtout important ici, c'est sa rupture avec Schopenhauer et avec Wagner. Nietzsche parle plus tard d'une cure antiromantique à laquelle il se soumit parce qu'il souffrait de la maladie très dangereuse du romantisme. Il fallait défendre la vie contre les conclusions qu'on aimait à tirer de la douleur, de l'illusion et de l'isolement. Il veut certainement ici dire la même chose que dans une lettre de l'année 1883, où il parle d'un long et pénible ascétisme mental auquel il se soumet depuis six ans. Cette cure ou cet ascétisme consistait en des études réalistes. Il lit connaissance avec les sciences naturelles, avec Tancienne philosophie française et la philosophie anglaise contemporaine. Ainsi vint prendre place dans la suite de ses idées un nouvel élément qui ne se laissa pas facilement concilier avec les éléments déjà présents, et qui fut l'occasion d'une nouvelle polémique et d'une réaction nouvelle. C'est à ce moment-là qu'il commença à employer la forme de 1 aphorisme, et il lui fut dès lors impossible de s'en affranchir La domination de l'aphorisme devait naturellement devenir de plus en plus forte, à mesure que les tendances, les sympathies
LES ÉCRITS DE NIETZSCHE 147
et les antipathies différentes se manifestaient chez lui plus nombreuses et demandaient à s'exprimer.
Mais la cure qu'il fit ici ne fut pas seulement une cure passagère. Le problème moral prit plus nettement le dessus chez lui, se présentant comme une forme spéciale du problème général de la culture posé dans les premiers écrits. Un doute raisonné surgit en lui, portant sur les suppositions morales (<( déterminations de valeur ») regardées jusqu'ici comme valables dans la vie et dans la pensée. « Je commençai à enterrer ma confiance en la morale. » (Préface à! Aurore, de 1886.)
Do cette période sont les écrits Humain, par trop humain (1878-1880), Aurore (1881), La gaie science (1882).
Vers la fin de « La gaie science » se trouve pour la première fois une idée qui joua pour Nietzsche un grand rôle dans ses (i. rnières années, l'idée que l'évolution de l'existence est rythmique, de sorte que ce qui est arrivé une fois se reproduira dans une période suivante de la môme manière et dans tous ses détails. En même temps se mit à surgir la figure de Zarathoustra, le grand prophète de l'affirmation de la vie, qui descend vers les hommes pour leur annoncer que la vie est belle, qu'on peut et qu'on doit en vouloir le recommencement (la gaie science, Aphor. 341-342). Peu de temps après Nietzsche composa la première partie de son Zarathoustra. Il écrit à un ami (juin 1883) : « Ce qui me reste encore de vie (très peu, je crois !) doit être désormais entièrement consacré à exprimer les raisons qui m'ont fait m'attacher à la vie en général. Le temps du silence est passé : mon « Zarathoustra », qui te sera envoyé une de ces semaines, te montrera, j'espère, vers quels sommets ma volonté a pris son essor. Ne te laisse pas prendre à la forme légendaire de ce petit livre : derrière tous ces mots simples ou rares se cache mon plus grand sérieux et toute ma philosophie ». — Je ne comprends pas pourquoi Môbius a pu croire que c'est à cet endroit de « La gaie science », que la maladie de Nietzsche a commencé à attaquer sa vie intellectuelle, après avoir auparavant ébranlé sa vie sentimentale. La »'|?ure de Zarathoustra occupait Nietzsche depuis sa jeunesse, et (1 ailleurs elle est préparée par la figure de Dionysos dans la «Naissance de la tragédie ». L'idée du retour de toutes les
rt
if
inniiii
FRIEDRICH NIETZSCHE
choses, Nietzsche la doit à ses études grecques, cap on la trouve chez les pythagoriciens et chez les stoïciens : mainlenant elle lui paraît tout naturellement être la pierre de touche qui montre combien grand est le besoin de l'affirmation de la vie. On pourra trouver cette idée bizarre ; mais à cette époque précisément, elle est psychologiquement intelligible chez Nietzsche. Il dit lui-môme dans une note autobiographique : « Le fond même de « Zarathoustra », l'idée du retour éternel, cette formule du consentement, la plus haute qu'on puisse atteindre, est du mois d'août de l'an 1881 ; elle est couchée sur une feuille avec cette inscription : 6 000 pieds au deh\ de l'homme et du temps ! Je me promenais ce jour-là au bord du lac de Silvaplana, à travers bois ; je m'arrêtai près d'un bloc puissant qui se dresse en forme de pyramide h peu de distance de Suriei. C'est là que cette idée me vint. »
Le livre même de « Zarathoustra » ne peut pas être classé dans ce groupe. Nietzsche en interrompit plusieurs fois la composition par suite du besoin qu'il éprouvait de donner de Fair à ses sentiments de polémique et d'antipathie par de nouveaux aphorismes. Il ne réussit pas à exprimer complètemont « son grand sérieux et toute sa philosophie. » Par delà le bien et le mal (1886) devait être un commentaire du « Zarathoustra » (qui n'était pas encore achevé, — et qui ne le fui jamais). Mais c'est un commentaire qui suppose que l'on comprend le livre qu'il doit commenter, le livre inachevé. Dans une lettre (d'octobre 1886) Nietzsche écrit : « T'es-tu occupé de mon « Par-delà? » C'est une sorte de commentaire de mon « Zarathoustra ». Mais il faudrait bien comprendre, jusquà quel point il est un commentaire par rapport à a Zarathoustra »! — On ne peut pas s'empêcher de se demander combien de ceux qui se sont mis à vivre « par delà le bien et le mal » en se croyant de bons nietzschéens se sont réolh ment conformés à cette exigence posée par leur maître. H est vrai que la tâche qui leur est assignée n'est pas une tâche facde. Et c'est une forme nouvelle de la tragédie dans la vie et dans la pensée de Nietzsche, qu'il ait écrit des commentaires pour des œuvres qu'il n'a pas achevées , des commentaires qui pourtant auraient besoin des œuvres elles-mêmes en tant que
LES ÉCRITS DE NIETZSCHE
commentaires! —La Généalogie de la morale (1887) devait à son tour être un complément de « Par delà ». Nietzsche y essaie de fonder historiquement le dualisme social qui occupe si neitenienl le premier plan dans ses écrits aphoristiques.
Dans ces deux livres se font clairement jour la théorie de 1 insurrection des esclaves dans la morale et celle de la nécessité d'une création absolument nouvelle de valeurs, bien que Nielzsche les ramène à son « Humain, par trop humain » et les fasse dater de son séjour dans l'Italie du Sud, en 1876. Ces deux idées sont celles grâce auxquelles Nietzsche a fait le plus sensation dans le public. Ici se manifeste l'ardent désir de Nielzsche de se sentir loin de la foule, dans le « Pathos de la distance », et sa morale des castes s'exprime sous la forme la plus lourde. Mais il faut bien observer que ces deux écrits ne sont que des fragments d'un grand ouvrage dont Nietzsche avait conçu le plan dès 1881 , et que, par conséquent, ils ne peuvent pas être regardés comme le dernier mot de Nietzsche. Les sentiments qu'il y fait voir sont précisément en définitive en contradiction très nette avec ses aspirations les plus profondes, ci cette contradiction, il la sentait parfois lui-même. — M"'® Elisabeth Fôrster-Nietzsche vient de donner, dans la préface du tome XV des œuvres de Nietzsche, des renseignements sur Icnchaîncmcnt de sa production littéraire de 1881 à 1888 et surtout sur la relation des différentes œuvres à l'œ^uvre maîtresse et à son terme positif. On peut y voir aussi qu'une série d'écrits de violente polémique, parus durant sa dernière année de santé (1888), sont également des fragments de ce grand ouvrage. Tels, par exemple : Le cas Wagner, Le crépuscule des idoles, Nielzsche contre Wagner et L'Antéchrist.
3. Troisième groupe. — Ce fut un travail accablant pour Nietzsche que d'exprimer dans une si grande mesure ses antipathies et ses impressions polémiques. Sur le point même d'achever son grand ouvrage, on le voit interrompre son travad pour se hâter fiévreusement d'expédier ses protestations. 1 i cependant l'homme qui voulait entreprendre une interversion des valeurs (même de toutes les valeurs !) devait avoir à tœur de s'expliquer à lui-même et aux autres sur quelle base
FRIEDRICH NIETZSCHE
iti
et d'après quelle règle cette interversion des valeurs aurait lieu. Or cette base, Nietzsche l'a bien cherchée, quoiqu'il ne soit pas arrivé à l'exposer complètement. Mais il ne vit pas clairement que l'aristocratisme radical et le dualisme social, dont il s'était fait le prophète dans ses écrits et auxquels il devait ses pins grands triomphes littéraires, étaient en contradiction insoluble avec son idée maîtresse, avec sa valeur fondamentale : la force, la santé et le bonheur de la vie. — En deux ouvrages inachevés il travailla à développer cette idée maîtresse et à la donner comme la dernière mesure de la valeur. Un de ces ouvrages est : Ainsi parla Zarathoustra, Un Hure pour tous et pour personne, dont quatre parties parurent de 1883 à 1886. A ces quatre parties se rattache essentiellement le plan tout à fait important d'une partie finale qui est imprimée dans le tome Xll des œuvres (p. 321). L'autre ouvrage, qui devait exprimer sous une forme plus philosophique ce qu'exprimait « Zarathoustra » sous une forme poétique, est La Volonté de puissance, Essai d'une transvaluaiion de toutes les valeurs % il n'existe qu'en fragments ([ui .sont parus actuellement dans le tome XV des œuvres. 1! devait avoir la même conclusion que « Zarathoustra », puisque le titre du dernier livre était déjà fixé : « Dionysos. Philosophie du retour éternel. » — Mais Nietzsche s'était tellement épuisé par ses antipathies qu'il manqua de force à ce moment-là 'pour trouver des images et des idées qui auraient donné une forme à son idéal positif. Il avait surtout tellement perdu l'habitude de toute pensée bien suivie et il se méfiait à un tel point de cette façon de penser, ainsi que de toute forme déterminée en général, qu'Apollon était finalement aussi incapable que Socrate d'exprimer ce que pensait Dionysos. Dans son extase Dionysos se déchirait lui-même.
c) Point de départ dans Vhistoire de la civilisation.
Nietzsche voulait une nouvelle Renaissance, et, comme la Renaissance italienne, il commença parfaire l'éloge des Grecs. Sur ce terrain ses goûts philologiques et philosophiques concordaient bien. Après avoir obtenu, tout jeune encore,