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POINT DE DÉPART DANS L'HISTOIRE DE LA CIVILISATION

une chaire de philologie à Bâle, il craignit de devenir un philistin et un « homme du troupeau », s* il se plongeait dans les spécialités. Il voulut infuser à sa science un sang nouveau, en la faisant servir à éclairer les grands problèmes de la vie. Dans cet essai, Schopenhauer et Wagner devaient être ses maîtres.

La Naissance de la tragédie met en relief, comme étant le point culminant de l'histoire de la civilisation grecque, la fusion de l'enthousiasme dionysien et de l'harmonie apollinienne. Le délire bachique, manifestation de la quantité de vie débordante, fut, par l'influence delphique qui lui prêta des expressions imagées et artistiques, traduit en formes claires. L'art tragique a eu pour berceau les chœurs des satyres ; les chants du chœur exprimaient à l'origine les visions du chœur qui assistait en spectateur à la poursuite de son Dieu, à sa lacéralion et à sa nouvelle naissance. Ainsi la tragédie fut enfantée par l'esprit de la musique et servit à interpréter les grandes vicissitudes de la vie. L'idée commune qu'on se fait de l'esprit grec, idée que nous devons surtout à Winckelmann , Gœthe et Schiller, n'a pas vu cet arrière-plan titanique de l'ancienne harmonie : Dionysos précurseur d'Apollon ! L'image, le mot et l'idée sont secondaires et dérivés par rapport à la grande poussée de la vie.

La tragédie grecque fut tuée par le socratisme, qui sut persuader aux hommes que ce qui importe c'est de savoir, c'est de comprendre. Sous son influence, Euripide fut le premier des tragiques fastidieux : la tragédie dut, peu à peu, céder le pas à la comédie bourgeoise, ennuyeuse, et Platon tourne en dérision l'enthousiasme poétique qui ne sait pas lui-même ce qu'il fait. Un nouveau type d'humanité se fait ici jour : l'homme de la raison, le chercheur pour qui en définitive la recherche a peut-être plus de prix que la découverte. Dès ce moment la lutte entre l'esprit tragique et l'esprit scientifique dans l'interprétation du monde est continuelle, jusqu'à ce que la délivrance arrive grâce au Faust de Gœthe, à la Critiquede la Raison de Kant, à la philosophie de Schopenhauer et à la musique de Wagner. Mais la plus éminente de ces puissances libératrices, c'est l'art de la musique, tel que Wagner l'a pratiqué : par la musique, nous avons l'oreille placée sur le cœur même de l'existence, en elle s'agite l'élément dionysieiî, l'aspiration

FRIEDRICH NIETZSCHE

lilil;

bachique toujours en mouvement, la force la plus intime et la base de toute l'existence. Il est important que le besoin d'images soit éveillé ; mais l'aspiration va plus loin que n'importe quelle image. L'art n'est pas seulement l'imitation de la nature, il la complète et il la surpasse.

L'histoire de la civilisation à l'usage de Nietzsche est faite de gros traits ; et cette remarque s'applique non seulement à ce qu'il dit de la culture grecque, mais encore à la manière dont il parle du Christianisme, de la Réforme et de la Révolution dans ses écrits ultérieurs. Il personnifie en Dionysos en Apollon et en Socrate trois tendances qui se sont toujours combattues dans la vie humaine. Au point de vue purement historique, il n'a pas le droit de voir dans le socratismc la cause principale du déclin de la culture grecque. La cause principale est celle-ci : la vie grecque fut entraînée dans le tourbillon dos grands événements du monde et, en raison de sa conformation (apoUinienne, si l'on veut) qui la divisait en petits états, elle n'eut pas ce qu'il fallait pour se maintenir dans les circonstances nouvelles. Au point de vue psychologique, il est arbitraire de dire aussi que l'énergie est informée par l'ima^^ition et que toutes les deux sont instruites par la pensée. Il y a aussi en tout temps dans l'individu et dans l'espèce un courant inverse de pensée apporté par l'image au sentiment et à la volonté. Socrate fut évidemment lui-même une force positive, le modèle des grands caractères harmonieux de la lin de l'antiquité classique, période dans laquelle il ne s'agissait plus de chanter en chœur, mais où la voix de chaque individu (ainsi que dans la tragédie complètement dramatisée) devait attester le profit qu'il avait tiré de la vie **.

d) Le but de Vhistoire et le dualisme social.

Contre la trop grande importance qu'à son avis on a attribué dans les temps modernes à la formation historique, Nietzsche s'écrie : Songez donc à vivre la vie ! {Mémento vivere !) Ne vous laissez pas accabler par le passé de telle manière que l'instinct, la personnalité, l'art et la pensée aient à en souffrir! Autrement il viendra un temps — comme le craignait Ih'siode — où les hommes seront des vieillards en naissant!

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