‹ Philosophes contemporains [microform]Chapitre 69 sur 87 · LE BUT DE L'HISTOIRE ET LE DUALISME SOCIAL · texte numérisé non relu

LE BUT DE L'HISTOIRE ET LE DUALISME SOCIAL

L'importance de l'histoire n'est pas où on croit la voir d'ordinaire, dans le processus infini de l'évolution ou dans les destinées de la grande masse. C'est en chacun des hommes véritablement grands que se concentre toute la valeur de l'histoire; en eux elle a atteint son but, et si le long processus historique est pris en considération, c'est parce qu'il fournit l'occasion et la force nécessaires à l'apparition d'hommes de cette espèce. Le but poursuivi par l'humanité ne peut pas se trouver à la fin tle l'histoire, il ne peut au contraire résider que dans les plus grands exemplaires de l'humanité. C'est un mal que de trop parler de l'évolution historique, cela dilapide nos forces et pousse les masses à l'insurrection. Les grandes masses diiommcs ne sont que des moyens, des obstacles ou des copies — « pour le surplus que le diable et la statistique les emportent! » — La grandeur ne repose pas sur l'effet produit sur les masses; ce qu'il y a de plus noble et de meilleur n'agit pas du tout sur elles.

Nietzsche manifestait ici son aristocratisme radical (radicalisme aristocratique est un terme inexact). (Considérations inactuelles, seconde considération'*"). Cet aristocratisme est radical dans le sens d'un aristocratisme parfait. Le substantif «radicalisme » aurait été malaisément admis par Nietzsche qui, au contraire, est très conservateur en ce qui concerne le « troupeau ». Il faut ici choisir : on ne peut pas être à la fois partisan de Nietzsche et « radical » au point de vue social et politique et pas même au point de vue religieux. C'est ce qu'a fort bien vu un de ses disciples qui, sous le pseudonyme de Peter Gast, a rédigé, édité et commenté plusieurs de ses livres.

Les premières raisons de l'aristocratisme de Nietzsche sont donc étroitement liées à sa conception de l'histoire, dont il cherche à réduire l'importance le plus possible, ce qui réussit sans conteste quand le grand homme fait son apparition et se tient là, dominant le passé et l'avenir, sans être l'effet du premier, ni la cause ou le moyen du second. Il y a pourtant une inconséquence à dire que la grande masse doit non seulement être un obstacle ou une copie, mais encore un moyen. Quel intérêt la statistique pourrait-elle avoir « pour le surplus » à

FRIEDRICH NIETZSCHE

s'occuper de la masse, si celte masse n'est pas même considérée comme moyen, comme obstacle ou comme copie? il n'est pas aisé de l'apercevoir; on ne voit pas non plus quel plaisir elle peut fournir au diable, si elle n'est pas là en qualité d'obstacle. — L'influence de Schopenhauer, à laquelle Nietzsche n'a jamais pu bien réussir à se soustraire, se fait sentir derrière sa philosophie de l'histoire. Il est curieux de voir que Nietzsche n'a pas remarqué combien cette conception est pessimiste, bien qu'il ait consacré toute la dernière partie de son activité à s'affranchir du pessimisme. C'est pourquoi une contradiction bien marquée se fait jour chez lui sur ce point, ainsi que nous le verrons dans la suite.

Nietzsche donna plus tard de son aristocratisme des raisons un peu différentes, qui valaient plus que des raisons historicophilosophiques et pessimistes. Dam Humain, pa?- trop humain, il part de la force de la vie et de la primauté de la culture comme règle : si la vie doit progresser et aller de l'avant, son progrès et son ascension ne peuvent être représentés que par une caste supérieure qui peut se livrer aux occupations libérales, et qui présuppose une caste inférieure qui, -— comme une manière de cyclopes, — accomplira le travail matériel, qui est toujours plus ou moins un travail forcé. Seule celte caste supérieure peut posséder la liberté d'esprit. « La caste supérieure, dit Nietzsche dans un de ses écrits postérieurs, {Antéchrist, % 57) — j'appelle ainsi celle du plus petit nombre — étant la plus parfaite, a aussi les droits du plus petit nombre; il faut donc qu'elle représente le bonheur, la beauté, la bonté sur la terre ». Les deux classes doivent être maintenues séparées. Leur antagonisme est nécessaire. Il faut pourvoir la classe inférieure le plus possible de vertus de machines ou de vertus de troupeaux. La religion, la morale usuelle et les vertus bourgeoises conviennent très bien au troupeau, mais ne sont pas faites pour les élus. « Je ne voudrais pas, dit Nietzsche {La Volonté de puissance) apprécier trop bas les vertus aimables : mais la grandeur d'âme ne s'accorde pas avec elles. »

La classe supérieure n'est que fin, elle n'est pas moyen en même temps. C'est, d'après Nietzsche, une marque de corriip-

Page 1