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LE BUT DE L'HISTOIRE ET LE DUALISME SOCIAL

tien pour une aristocratie, que de ne plus se regarder comme le véritable sens et la vraie justification de la société et de n'avoir plus confiance dans son droit de réduire une foule d'autres hommes à l'état d'hommes incomplets, d'esclaves et d'instruments. La société n'existe que comme une substruction et un échafaudage en faveur des êtres d'élite dont se compose l'aristocratie ; ainsi cette plante grimpante de Java s'appuie sur un chêne pour développer sa couronne dans l'air libre et pour y donner son bonheur en spectacle ! {Par delà le bien et le mal Aphor. 258). Déjà par sa seule existence cette aristocratie exprime ce qui donne de la valeur à la vie. Son rôle n'est donc pas (ce qui est le cas, par exemple, pour l'aristocralie dépeinte par Platon et par Comte dans leurs républiques idéales) de conduire et d'élever les autres états. Une dernière fois encore {Volonté de puissance, Aphor. 12), Nietzsche indique comme un point de vue principal, que la tâche de l'espèce supérieure ne consiste pas dans la direction de l'espèce inférieure, mais que l'espèce inférieure au contraire est la base sur laquelle une espèce supérieure peut édifier sa propre tâche. Car cette espèce supérieure a elle aussi son but à atteindre : elle doit travailler à la venue du surhomme « 0 mes frères », dit Zarathoustra {Ainsi parlait Zarathoustra, 111), « je vous investis d'une nouvelle noblesse : vous devez devenir pour moi des créateurs et des éducateurs et des semeurs de l'avenir!... Vous devez aimer le pays de vos enfants : que cet amour soit votre nouvelle noblesse !» — Il y a donc encore dans l'avenir une fin, et le but de l'histoire n'est pas atteint avec l'aristocratie : est encore requise la formation d'une nouvelle race à l'intérieur de la race supérieure *«. La race inférieure, la démocratie, sert de base matérielle et a pour fonction d'accomplir le travail matériel. Des institutions démocratiques ont — malgré leur ennui — l'avantage utile de tenir la tyrannie à distance. Comment est-il possible de maintenir dans certaines limites la race inférieure, c'est ce que nous ne savons pas. Nietzsche lui-même a dit, dans son premier écrit, qu'il n'y a rien de plus terrible qu'un peuple barbare d'esclaves arrivés à considérer leur existence comme une injustice et qui s'apprêtent à se venger. Mais est-ce qu'on

FRIEDRICH NIETZSCHii

peut empêcher les cyclopes de s'instruire et de comparer ' II sera certainement toujours plus facile de convaincre les maîtres qu'ils ont besoin des esclaves, que de faire croire aux esclaves qu'ils ne peuvent pas se passer de maîtres. Nietzsche est ici trop naïvement romantique, ou peut-être trop barbare Le maintien de l'Etat militaire, déclare-t-il, est le dernier moyen de conserver la grande tradition en égard au type supérieur de l'homme, le type fort iVolo7Ué de puissance, Aphor. 3i27j, — et cette phrase met bien en lumière l'étroite liaison qui existe entre Nietzsche et la situation de l'Allemagne contemporaine. Son ami Peter Gast exalte lui aussi rélém"ent militaire où il voit « l'institution la plus brillante, la plus austère, la plus virile de notre époque plébéienne, mercantile et efféminée ! « — Eclairer le peuple, c'est donc un mal, puisque l'instruction excite la race inférieure à ne pas rester dans sa destinée — de modèle ou de copie.

Mais la race supérieure a besoin d'un travail sérieux et d une grande possession de soi pour pouvoir conserver sa position. La noblesse doit régler sa conduite d'une manière déterminée pour se conserver le respect. Les classes supérieures ne peuvent pas vivre comme le peuple. Elles doivent vivre sobrement et sans étalage de luxe. La rudesse dorée et l'orgueil insensé ébranlent le respect qu'on a pour la culture. Sont nuisibles également un enrichissement très brusque sans travail et une mauvaise répartition de la propriété (Humain, par trop humain). Il y a donc des ménagements à garder, et la classe ou la race supérieure ne peut pas vivre sans façon, suivant ses impulsions naturelles. Elle doit se « gouverner » ellemême, et peut-être aussi gouverner les autres castes (quand on fait appel, par exemple, aux militaires).

Il n'est pas facile de voir pour quelle raison la grandeur devrait être amoindrie par l'exercice d'une fonction. Gomme si la dignité de la force avait à souffrir de l'emploi de la force! Là où une surabondance de force existe réellement, il y aura aussi la faculté d'être but et moyen en même temps et même en grand. La portée de Teffet est la seule mesure que nous ayons pour juger de la force.

C'est en cet endroit que se manifeste la différence capitale

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