L'INSURRECTION DES ESCLAVES DANS LA MORALE
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11 trouve son explication dans Forigine historique de la morale (Généalogie de la morale). Les idées morales et les termes qui les désignent proviennent des dominateurs, des forts et des heureux, et sont l'expression de leur sentiment de bonheur et du sentiment de leur valeur propre par opposition aux faibles et aux impuissants. Les « bons » étaient à l'origine les nobles les puissants, les grands. « Bon » signifie dea premier rano- o* pour les actes non égoïstes, il n'y a en revanche aucune place dans les débuts. La culture supérieure a souvent pour point de départ la soumission dune race plus faible au joug d'une race plus forte, d'où naît un rapport de distances qui rend les supériorités sensibles. L'idée de la prééminence politique se transforme en idée de prééminence psychique.
L'étude sérieuse que Nietzsche avait faite de Théognis dans sa jeunesse a laissé des traces en cet endroit. Pour Théognis, cet aristocrate incarné qui fut chassé de sa patrie Mégare, « les bons » sont les hommes de la seule aristocratie, « les méchants» les hommes du peuple. Du reste, Nietzsche cite, comme exemples historiques, la migration des peuples, (a Renaissance et Napoléon. Il est possible aussi que des impressions deson enfanceaient influé sur cette conception. Naumburg, sa ville natale, était un centre bureaucratique de province, et le sentiment de suffisance propre aux milieux de conseillers privés fut la première espèce de « noblesse » que put connaître, en entrant dans la vie, l'apôtre de l'aristocratie de l'esprit. Ce qui est caractéristique, en tout cas, c'est qu'il ne considère et n'étudie le rapport de distances que d'un côté, et qu'il ne songe pas du tout à se demander quel est l'effet que ces distances peuvent produire sur l'autre partie, quels sentiments de crainte et de respect, de confiance et d'admiration, peuvent exciter les grandes figures et les personnages brillants. C est pourtant avant tout de ce côté du rapport en question que les représentations morales ont leur origine historique*'. Nietzsche aurait été aussi tout à fait conséquent avec lui-même s'il avait étudié cette face de la question, puisque les natures « nobles », suivant sa manière de voir, sont en elles-mêmes en repos, doivent vivre d'elles-mêmes, sans aucun sentiment réactif. Il n'est pas alors conséquent de leur faire former des
concepts relatifs, ou généralement de les faire arriver à la conscience de la distance. — D'ailleurs la classe dominante doit avoir déjà formé une société avant la conquête, et dans cette société des représentations morales auront déjà dû se produire, dont le fondement serait une attribution de valeur aux qualités (telles que la bravoure) qui possédaient la valeur la plus grande pour la société en question. — Or, d'après Nietzsche, la table naturelle des valeurs dressée par le fort et l'heureux, chez lesquels la volonté de puissance peut librement se mouvoir, a été renversée par une insurrection morale des esclaves, insurrection dont les conséquences pèsent encore sur notre culture actuelle. Les plus coupables en cette affaire ont été notamment les Juifs, — ce peuple qui se donnait luimême comme le peuple élu, mais que Tacite a qualifié avec plus de raison de peuple né pour l'esclavage ; ce furent ses prophètes qui proclamèrent qu'être riche et puissant, c'est exactement être méchant et impie. Le « monde » devint une injure, la pauvreté et la misère furent exaltées. Le christianisme primitif ne fit que continuer et développer tout à fait ce courant. C'est dans la révélation de Jean qu'on sent surtout la haine de l'impuissance. Ici est déclarée la guerre entre la Judée et Rome, entre la faiblesse et la force. Liberté, fierté, individualité mentale furent sacrifiées. C'est surtout Paul qui a développé cette suite d'idées. Les apôtres n'ont rien compris à la mort de Jésus, qui fut précisément un grand acte de liberté ; ils firent de lui une victime expiatoire, une glorification de la souffrance. — Dans ses écrits postérieurs, Nietzsche, quand il parle du christianisme, entasse un si grand nombre d'invectives que sa sœur n'a pu l'expliquer que par l'usage immodéré qu'il fit du chloral pendant l'année qui précéda la catastrophe.
Mais, selon Nietzsche, il n'y a pas eu seulement une insurrection morale, il y en a eu plusieurs. Bien avant le christianisme, le bouddhisme et le socratisme avaient été déjà des insurrections de ce genre, seulement d'espèce plus noble. Plus tard la Réforme a été une insurrection contre la mondanité noble de l'Église catholique et de la Renaissance ; la librepensée même, la révolution, la démocratie et aussi la science
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FRIEDRICH NIETZSCHE
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(qui en raison de son principe de régularité universelle est une démocratisation de la nature !) sont également de semblables insurrections. C'est avec une hâte dévorante que Nietzsche développe l'idée de l'insurrection morale i\os esclaves ; dès qu'il l'a aperçue, elle est pour lui une idée fixe qui! appHque à des tendances très différentes et réciproquement contradictoires. — Si l'on a quelque part le droit de trouver dans les idées de Nietzsche un témoignage de son ,ital maladif c'est bien sur ce point, où il scie la branche sur laquelle il se tient assis.
Mais ce à quoi Nietzsche n'a point pris garde, c'est que précisément chez ceux qu'il nomme des esclaves, la « vie » s'ao-ite et plus riche et plus forte. Le christianisme primitif est précisément ce que Nietzsche désigne comme un mouvement dionysien, comme un débordement mental, procédant un peu do l'exlase, une expression du grand désir, un excelsior! La hiérarchie et l'organisation ecclésiastiques ont joué un rùle semblable à celui que Delphes joua vis-à-vis du bacchantisme, en mettant des digues au torrent puissant, et certes pas toujours selon le mode apollinien, malgré la noblesse qui caractérise aux yeux de Nietzsche la hiérarchie organisée. —Dis remarques analogues peuvent être faites, relatives aux autres « insurrections d'esclaves ».
Nietzsche crut trouver des raisons en faveur de sa théorie des insurrections d'esclaves dans cette prétendue observation que les heureux sont des hommes meilleurs que les malheureux. Les heureux tireraient leur vie d'eux-mêmes, déploieraient involontairement leur activité comme une activité déterminée dans le fond de leur être. Ils n'auraient besoin ni de haine, ni de violence, puisqu'ils ne sont pas dépendants. L'activité des malheureux est déterminée du dehors, elle est de nature réactive ; l'envie, la méfiance, la haine et la tromperie sont leur apanage, parce qu'ils sont dépendants. Les heureux diraient oui et les malheureux diraient non. —On ne peut pas naturellement nier que lorsque les natures actives ou heureuses donnent « libre cours à leur force » d'une manière qui cause autour d'elles des souffrances, il leur est beaucoup plus facile d oublierqu'à ceux contre lesquels elles ont déchaîné leur lorcc.