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RAISONS PHILOSOPHIQUES DU DUALISME

^[ais il est illogique de faire jouer au mépris un si grand rôle dans la psychologie de l'heureux ; car le mépris est nettement un sentiment de réaction.

Mais cette façon de justifier le dualisme social et la théorie des insurrections d'esclaves n'est pas définitive. Les raisons décisives, Nietzsche croit les trouver — d'une manière étrange — dans le principe du bonheur.

f) Raisons philosophiques du dualisme social.

Nietzsche se qualifie souvent d'immoraliste ; il déclare qu'il veut supprimer toute morale, et l'on sait qu'un de ses écrits est intitulé « Par delà le bien et le mal ». Pourtant, ce qui précède a dû faire voir clairement que ce qu'il veut anéantir, c'est seulement la morale d'esclaves. Dans un endroit, il dit aussi (par analogie avec une épigramme bien connue de Schiller) qu'il veut mettre la morale à la porte « de la moralité ». Il veut transmuer les valeurs, mais pour cela il lui faut une règle, un principe qui doit exprimer, nécessairement une valeur fondamentale. Or, si nous demandons quel est ce principe d'estimation des valeurs, nous sommes surpris de trouver que c'est le principe du bonheur (« la prospérité humaine », voyez la préface de la Généalogie de la morale). Sa question fondamentale est celle-ci : l'ancienne table des valeurs morales a-t-elle ou non servi au bonheur du genre humain ? Son point de vue principal est de se demander si une action ou une personnalité expriment une hausse ou bien une baisse de la force vitale. Il se donne la tâche — un peu tard il est vrai — d'édifier un ordre scientifique des valeurs suivant une échelle déterminée par l'extension et l'intensité de la force (« échelle graduée des forces ») {Volonté de puissance, Aphor. 353). Malheureusement il se mit si bien à déclamer contre la morale d'eselaves et contre le troupeau, qu'il n'arriva pas à traiter sérieusement ce problème, ni par suite à développer, sous une forme plus précise, ce qu'il appelle son naturalisme moraliste (Volonté de puissance. Aphor. 192). Ce qui est désiré, c'est wne table des valeurs dionysienne, une morale de la force Vitale et de la joie de vivre. Depuis ce sommet de la joie où l'homme se sent tout à fait pareil à une forme divinisée et à

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FRIEDBICII NIETZSCHE

une justification de la nature, jusqu'au plaisir du paysan bien portant et de l'être sain mi-homme mi-bête placé au degré le plus bas, toute cette longue échelle du bonheur, immense échelle de lumière et de couleur, les Grecs, non sans le respect reconnaissant de celui qui est initié à un secret, l'appelaient : Dionysos! (Volonté de puissance. Aphor. 482). 11 s'agit donc du bonheur qui correspond au degré de vie donné. La morale du bonheur que Nietzsche a si souvent raillée peut — si l'on met à partde certaines « noblesses » qui cachent des problèmes non résolus — entrer dans cette conception, alors surtout qu'il est explicitement déclaré que ce n'est pas du bonheur d'un individu ou d'une caste qu'il est question, mais qu'on désire pour la race et « seulement pour la vie collective » le déploiement viril et le bonheur de la vie. Ce n'est qu'à cause de l'espèce tout entière qu'on peut attribuer de la valeur à la conservation personnelle de l'individu ; à vrai dire, le concept de l'individu, de l'homme isolé, tel qu'on l'a entendu jusqu'ici, ne s'appuie que sur une erreur {Le Crépuscule des idoles. Aphor. 33).

Le dualisme social et la morale des maîtres trouvent donc en ceci leur fondement ultime. Les maîtres et les surhommes n'ont pas seulement alors leur fm en eux-mêmes ; la valeur qu'on leur attribue dépend finalement de la réponse qu'on peut faire à la question suivante : sont-ils ou non dans la ligne ascendante de la vie du genre? elle repose donc sur leur contribution au développement de la vie humaine. — Peter Gast, le disciple de Nietzsche et son interprète, avoue que son maître est, en un certain sens, un ulilitariste, mais qu'il se sépare pourtant de l'utilitarisme habituel qui ne regarde que l'utilité la plus immédiate. (Où faut-il chercher V « utihtarisme habituel », c'est malheureusement ce qu'on ne nous dit pas. L'utilitarisme sous toutes ses formes demande qu'on poursuive aussi loin que possible les effets des actions.)

Or il serait en soi parfaitement possible que le bonheur du genre exigeât une opposition marquée entre les maîtres et les esclaves, encore qu'il soit difficile d'apercevoir comment une pareille opposition pourrait se soutenir et se développer dans le degré de civilisation de l'Europe occidentale. Mais Nietzsche n'essaie pas sérieusement de le prouver. L'essai que fit Stuart

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LE DERNIER OUI — ET LA MORT DE ZARATHOUSTRA iôE

Mill, en son temps, de démontrer, en prenant pour point de départ sa conviction fondamentalement démocratique, la nécessitédelaliberté,dela'particularitéetdelagrandeurindividuelles, était bien plus sérieux que la tentative faite par Nietzsche pour montrer, en partant de sa conviction fondamentalement aristocratique, la nécessité d'une classe d'esclaves. Mais cela n'empêche pas Nietzsche d'être plein de mépris pour Stuart Mill autant que pour les autres penseurs anglais, dont il n'est pas digne — en tant que chercheur sévère et méthodique — de dénouer les cordons de souliers.

En tout cas une chose est sûre : on pourrait concevoir que pour l'espèce humaine le dualisme social fût la condition la plus profitable ; mais on ne peut pas concevoir, parce que cela est contradictoire en soi, qu'il soit possible de voir la fin dernière dans les individus isolés ou les castes seules, et de regarder comme fin dernière, conjointement et au même moment, le bonheur de toute l'espèce.

Sur le dernier point, le point décisif, Nietzsche n'est plus un philosophe, mais un poète. Ce qu'il n'a pas pu établir avec sa pensée lui est apparu sous la forme d'une grande vision de l'avenir, vers laquelle nous devons nous tourner pour entendre son dernier mot*'.

g) Le dernier oui — et la mort de Zarathoustra.

Ce qui pousse Nietzsche vers une idée ou vers une vision qui est en contradiction si marquée avec ce qu'il a soutenu antérieurement et qu'il continue d'affirmer comme polémiste, c'est un grand effet de contraste, un désir effréné de triompher entièrement de la conception de la vie qu'il avait adoptée dans sa jeunesse sous l'influence de Schopenhauer et de Wagner. Comme polémiste, il réagit contre ses contemporains ; par ses visions, il réagit contre lui-même, etil ne trouve pas, pour cette réaction, des expressions assez fortes. La forme de l'idée ne lui suffit pas ici ; mais, pour cette tâche, il a en réserve une poésie, élevée, soutenue par une émotion puissante. C'est à la pensée fondamentale de son œuvre de jeunesse, la Naissance de la tragédie, qu'il revient maintenant. La vie doit être glorifiée. La

FRIEDRICH NIETZSCHE

poussée de la vie s'exprime sous la forme d'une volonté de puissance, et cette volonté peut et doit avoir tant de force et tant de courage qu'elle choisisse môme la douleur — et cela non pas seulement comme un moyen — et qu'elle puisse opter pour le recommencement de la vie, d'une vie tout à fait pareille à celle que l'on a déjà connue par expérience une fois, avec toutes ses peines et toutes ses douleurs.

Zarathoustra, le prophète, a rassemblé dans sa caverne, làhaut, sur la montagne, les hommes supérieurs, ceux-là qui ont eu à souffrir de la méconnaissance et des persécutions de la populace démocratique. Il leur déclare que leur condition sera toujours plus mauvaise et plus dure, et que plus grand sera toujours le nombre de ceux d'entre eux qui périront. Ce qui importe, en effet, ce n'est pas la conservation de l'homme, mais l'avènement du surhomme. Ce que nous pouvons aimer dans l'homme, c'est qu'il est une transition et un déclin. Il y a tant de forces en activité, si grandes, si lointaines et si hautes, qu'il n'est pas étonnant de voir se briser le vase fragile dans lequel elles se déploient. La compassion pour ces hommes supérieurs estle dernier péché de Zarathoustra {Ainsi parlait Zaratlious-

ira, IV).

Qu'est-ce donc que le surhomme ? C'est une forme d'existence qui est à l'homme ce que l'homme est au singe. Son développement est « le sens de la terre ». C'est un nouveau type de vie, qui doit être réalisé, et le mot « surhomme» exprime lidée ou le symbole pour ce type (Volonté de puissance. Aphor. 390). Lorsque viendra la grande heure de midi au milieu des chemins de l'évolution, l'humanité verra son espoir et sa tAche dans la réalisation de ce type. Nietzsche accentue maintenant plus qu'auparavant l'espérance, la confiance en l'avenir. Ce qui est surtout important, c'est que les indications qu'il nous donne sur ce nouveau type de vie dans ses développements plus positifs montrent une autre direction que ses descriptions de la morale des maîtres. H ne demande plus la simple force, mais bien le généreux amour des hommes. Même dans le christianisme il trouve maintenant trop peu d'amour, parce que le christianisme voue à la malédiction ceux qui rient. — Dans la mesure oîi Nietzsche arrive à développer son idéal dune

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