‹ Philosophes contemporains [microform]Chapitre 77 sur 87 · LES TROIS POINTS DE VUE · texte numérisé non relu

LES TROIS POINTS DE VUE

lude involontaire et immédiate est ce qu'il y a de plus profond en nous {the deep tliing in us). L'étude de la vie religieuse nous apprend de plus à connaître les grandes différences qui existent parmi les hommes, pour ce qui concerne la nature de la vie sentimentale aussi bien que le degré de sensibilité, différences que sans cela nous ne remarquerions pas autant. Nous apprenons comment l'évolution peut marcher vers un même but d'une manière extrêmement diverse et procéder tantôt de façon continue, tantôt sous forme de bonds. Déjà, au point de vue purement théorique, envisagée comme une histoire naturelle, l'étude psychologique de la vie religieuse a de l'importance. La méthode psychologique est importante d'autre part pour l'intelligence du problème religieux. Les faits religieux semblent être des formes spéciales de faits, que l'on connaît aussi dans d'autres domaines psychiques, et ils obéissent à des lois qui nous sont encore connues par ailleurs. James renvoie ici aux études de Starbuck sur la conversion dans son rapport avec le développement organique et psychologique qui se pro* duit pendant les années de transition. James met surtout en relief ce qui se meut sous le « seuil » de la conscience ou hors de sa « marge ». 11 lui paraît très difficile de tracer ici une limite déterminée et il rejette la psychologie atomiste, qui conçoit la conscience comme étant composée d'éléments isolés, et même fixes et déterminés par eux-mêmes. En tout cas, les inffuences subliminales ou ultramarginales se font continuellement valoir, et James est personnellement porté à regarder ces influences comme les moyens par lesquels un ordre supérieur des choses agit dans notre fond intime. Ces manifestations intimes seraient le monde le plus près de nous, notre vrai monde; nous n'appartiendrions pas aussi intimement au monde extérieur. James trouve ici un point où s'unissent la religion et la psychologie, mais il déclare qu'une détermination plus précise de ce point-là serait une interprétation qui n'aurait plus un caractère purement psychologique. Du reste, l'interprétation n'est pas ce qui est décisif; elle est constamment dérivée et la même expérience pourrait être l'objet de différentes interprétations religieuses". Ce qui manque surtout à la plupart des hommes sur ce point, c^st la critique et la prudence, non la

WILLIAM JAMES

foi (faith). Ils sont trop portés même à attacher une croyance (bélier) dogmatique, sans réflexion, à toute représentation vivace, notamment quand elle repose sur un intérêt involontaire.

Le troisième point de vue, le point de vue moral, entre en jeu dans l'estimation des phénomènes religieux. Aussi nettement qu'il a distingué l'expérience vécue de l'interprétation, James distingue aussi la description ou l'explication du vécu de la valeur qui lui est assignée. Même ce qui doit être appelé anormal, à un point de vue purement médical, peut avoir un grand prix en raison de son contenu. La valeur d'un état ne dépend pas de la manière dont il est né. Si nous estimons certains états plus élevés que d'autres, ce n'est pas en raison de ce que nous croyons savoir de leurs conditions organiques. Si les pensées de sainte Thérèse contiennent quelque chose de précieux, peu importe qu'elle ait été ou n'aitpas été hystérique Nous évaluons une force d'après l'effet qu'elle produit, et non d'après son origine.

Dans l'évaluation, on ne saurait prendre pour base un système spéculatif ou théologique. Ici aussi il faut être empirique. Nous jugeons des phénomènes religieux par leurs fruits, et c'est d'ailleurs ainsi que les hommes ont toujours fait. Un culte divin cesse, quand il n'a plus d'effet sur l'âme et quand, par tout son caractère, il entre en lutte avec une chose dont nous avons si foncièrement éprouvé le prix qu'il ne nous est pas possible de le nier. Les dieux auxquels tiennent les hommes sont ceux (fui peuvent leur servir et dont les préceptes confirment les exigences que les hommes ont pour eux-mêmes et pour les autres. Nous employons toujours des mesures humaines (human standards). Nous voulons savoir dans quelle mesure la vie religieuse se révèle comme une forme idéale de la vie humaine. La mesure varie naturellement avec les époques, mais nous n'en avons jamais d'autre. Seul l'examen doit être toujours répété, car il pourrait peut-être, dans des conditions nouvelles, conduire àde nouveauxrésultats. L'appréciation peut aussi avoir un résultat différent pour différents hommes. Si l'étude psychologique montre qu'il existe parmi les hommes de grandes différences au point de vue de leur nature la plus inUme, il faut

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