‹ Philosophes contemporains [microform]Chapitre 81 sur 87 · REMARQUES SUR LA PHILOSOPHIE RELIGIEUSE DE JAMES · texte numérisé non relu

REMARQUES SUR LA PHILOSOPHIE RELIGIEUSE DE JAMES

eut pour moi une importance spéciale de ce fait que sa tendance générale et la méthode qui y est suivie, malgré des différences portant sur des points accessoires (relativement, par exemple, à ce que James appelle son « supranaturahsme »), sont fort analogues à ma méthode et à mon idée directrice. Ainsi j'ai une raison personnelle d'attirer l'attention sur ce livre. Par sa forme ingénieuse et par ses nombreuses particularités intéressantes il vaut d'ailleurs qu'on l'étudié, même si l'on est plus éloigné que moi de sa direction ^^. Je n'ajouterai ici que quelques remarques pour caractériser mon point de vue par rapport à celui de James.

A mes yeu.x, James a tout à fait raison de distinguer entre la religion personnelle et la religion établie. C'est là toutefois une distinction qu'il est plus facile de faire dans les religions supérieures que dans les religions inférieures, et c'est pour ce motif, peut-être, que les historiens de la religion se refusent parfois à l'admettre. Mais l'intérêt psychologique doit cependant, conformément à la nature de la chose, se porter tout d'abord sur lélément personnel de la religion, tandis que le côté objectif, le côté « institutionnel », n'a de valeur qu'à titre de symptôme. La chose principale est bien que le problème religieux ne concerne vraiment que le côté subjectif. Les questions qu'on se pose sur la position — actuelle et future — de la religion dans la vie spirituelle de l'homme, ne portent immédiatement que sur ceci : le sentiment et les besoins de l'homme seront-ils capables de s'en tenir aux formes et aux symboles jusqu'à présent donnés, et des formes nouvelles pourront-elles être trouvées et créées si les formes actuelles se révélaient un jour insuffisantes. Pour qui sait voir la continuité de l'évolution spirituelle, c'est le domaine subjectif et personnel qui doit décidément garder la plus grande importance, quelque voilé qu'il ait été par la prépondérance historique des formes extérieures.

Mais il me semble que James passe trop aisément par-dessus les difTicultés que présente ici le problème de la continuité. Il n'est nullement évident a priori que l'élément personnel de la religion puisse se maintenir, si les formes historiques disparaissent. Ainsi qu'on peut le voir dans ma philosophie religieuse.

UoFFuuic. — riiilosophes.

iS

WILLIAM JAMES

je me place ici à un autre point de vue : j'aperçois pour la profondeur et la concentration de la conception de la vie, profondeur et concentration qui ont trouvé un soutien essentiel dans les formes historiques de la religion, la possibilité de continuer à se maintenir, bien qu'il ne me soit pas possible d'apporter une preuve convaincante de leur nécessité, ni même de montrer qu'il peut y avoir des équivalents. Nous avons contre nous une autre possibilité : il se peut qu'ici des valeurs se perdent. L'histoire nous fait voir qu'il existe un rapport réciproque incessant entre le personnel et V « institutionnel ». Si celte relation doit exister encore dans l'avenir, cela ne sera possible qu'à la condition que lesprit humain, durant le cours de l'évolution, ait conservé la faculté de trouver ou de se créer, pour les expériences vitales les plus profondes, de grands symboles qui pourront conserver une valeur commune pour des groupes d'hommes plus ou moins grands. Nous pouvons l'espérer, mais non le prouver. Et pourtant, c'est une des questions les plus importantes pour ce qui touche à l'avenir de notre race. Il faudrait regarder d'un cœur très léger et avec des yeux très peu pénétrants les grands conflits de la vie pour ne pas sentir la menace de ce problème. — Quant à savoir si, dans ces conditions nouvelles, on garderait continuellement l'usage du mot (( religion », c'est une question d'importance nulle et James la traite avec l'ironie qui lui appartient.

Si Ton compare la description que fait James de l'expérience religieuse avec celle que j'en ai donnée, on aperçoit que toutes les deux ont un point commun, en ce sens que ce sont les mêmes phénomènes que nous considérons tous les deux. Ce qui pour lui caractérise l'expérience reHgieuse, c'est qu'elle est une « réaction totale » de l'homme par rapport à la vie ; elle est une expérience de la paix, de l'unité et de l'énergie, où Ton arrive souvent par une crise qui pousse à se débarrasser des ténèbres et des discordances. Je regrette de ne pas voir accentuer d'une façon précise que cette discordance, que la conscience religieuse s'efforce de résoudre en luttant sous toutes ses formes, est une discordance entre valeur et réahté. La religion de l'homme est déterminée par la relation des valeurs qu'il connaît à la réalité qui lui est familière. La chose

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