HOMÈRE ET ASP ASIE
Ce n'est pas trop, aux jours solennels des révolutions politiques comme aux jours agités d'anarchie littéraire, d'accorder une heure à l'illustre cénacle des anciens. On y respire quelque chose d'âpre et de vivifiant comme si on passait dans la forêt sous les chênes séculaires.
Allons donc écouter au Sunium le verbe de la sagesse grecque sous les colonnes majestueuses qui retentissent encore de l'éloquence du fils d'Ariston.
Il n'a manqué à Platon, pour être couronné dieu, que les épines qui ont ensanglanté le front de Jésus-Christ.
Mais si Jésus-Christ a été reconnu fils de dieu, Platon a été reconnu divin.
Et, en effet, le soleil couchant du monde ancien n'a-
vait-il pas répandu dans les esprits les rayons sacrés qui ont illuminé le monde nouveau?
Platon a été le précurseur de Jésus-Christ. 11 avait pressenti, il a révélé le Fils de Dieu, c'est-à-dire le Juste. Le Juste de Platon est pauvre, calomnié, maudit ; on lui verse l'ignominie, on l'accable de fers, on le cloue sur la croix.
Platon, comme Jésus, reconnaît que la vérité donne à ses disciples, quand ils ont soif, un calice amer : — la calomnie. — Socrate lui-même avait dit comme Jésus: « Si quelqu'un veut me suivre, qu'il marche sur mes pas en portant sa croix. »
Platon était un contemplateur sublime qui vivait dans l'infini, qui fuyait le monde visible pour aller retremper son âme à la source invisible du beau. Sa République, il n'y croyait pas.
Jésus était un révolutionnaire qui portait en lui l'idée de Dieu ; qui voulait vivre et mourir pour le triomphe de cette idée. Jésus n'était pas seulement un rêveur, c'était un homme d'action. Il n'écrivait pas, il parlait. Son style est plein d'images ; il peignait avec la touche hardie d'un Michel Ange. C'est l'éloquence de la terre et du ciel ; c'est la voix solennelle des vagues ; c'est le cri sauvage des tempêtes ; c'est le battement de cœur de l'homme-dieu et du dieu-homme. Fraternel aux pauvres et aux faibles, il frappait le rocher afin que l'eau vive de l'amour jaillît pour tous ceux qui avaient soif comme lui. — A Madeleine comme à Lazare, il disait : Buvez.
Platon était une idée, Jésus était un homme. Platon s'élevait à Dieu à force d'amour et de raison *, Jésus descen-
1 « Dieu, dit Platon, nous a donné deux ailes pour aller à lui : l'amour et la raison. »
daitdu ciel pour montrer Dieu aux hommes sous la figure d'un homme.
Platon était un philosophe grand seigneur qui n'a pas consolé la courtisane ; il Ta bannie comme une herbe folle dans son champ ; Jésus était un philosophe plébéien qui reconnaissait dans la courtisane une sœur conseillée par la pauvreté, une sœur que l'amour avait perdue, mais que l'amour pouvait sauver.
"~ Platon ne parlait qu'à ses disciples, présents ou futurs, c'est-à-dire aux philosophes, dans le langage des initiés. Jésus parlait à tout le monde, éclairant chaque vérité par une parabole ; aussi son Évangile est-il tout rayonnant, même pour les aveugles.
Platon ne voulait pas que le mal fût vaincu par la révolte: il croyait que la révélation du bien serait toute pacifique. Il n'était pas de ceux qui descendent dans la rue. Jésus, qui connaissait mieux les hommes, qui avait souffert leurs douleurs et pleuré leurs larmes, prêchait la révolte soudaine. Il courait les villes et les campagnes en agitant la passion. Quand il mourait sur la croix, il voyait avec un saint enthousiasme son sang ruisseler sur la terre : il savait que chaque goutte, emportée religieusement aux sandales des apôtres, irait semer sur toute la terre la révolte du bien contre le mal .
Pour bâtir le monument impérissable de sa République, Platon a appelé à l'œuvre Lycurgue et Socrate, les lois humaines et les lois divines.
L'œuvre de Lycurgue est en ruine depuis longtemps, parce que c'était le côté bâti sur le sable mouvant de la politique ; l'œuvre de Socrate est toute debout, consacrée par plus de vingt siècles, parce que c'est l'œuvre immortelle de la philosophie, parce qu'elle est bâtie sur les divins principes du bien et du beau, parce que c'est la république des âmes.
Platon a écrit ce beau livre presque toujours inspiré du ciel pour donner une souveraine leçon au monde. Le ciel s'était voilé, il pressentait la nuit qui est venue, il a voulu ressaisir le rayonnement qui avait éclairé aux meilleurs jours le front des sages de l'Inde, de l'Egypte et de la Grèce.
Il a voulu survivre à sa patrie dans son monument idéal comme Phidias dans son temple visible. 11 a dit à la postérité : — Voilà quelle fut la république de Lycurgue, et voilà ce qu'elle eût été avec mes lois. vous qui m'écouterez quand je ne serai plus, réalisez mon rêve! — Or quel était ce rêve? comment peindre avec réalisme cette fiction qui a les pieds sur la terre et le front dans l'infini?
Platon croit qu'on peut établir le meilleur des gouvernements dans une société sans luxe, sans ambition et sans injustice, où i'intelligence et la vertu seraient seules appelées au pouvoir suprême. Jusqu'ici tout est bien ; mais, absolu dans ses principes, Platon va dicter des lois impossibles.
La république est divisée en dix livres. On sait que c'est un dialogue entre Socrate, Céphale, Polymarque, son fils, Glaucon et Adimante, les frères de Platon, le sophiste Thrasymaque et Clitophon, fils d'Aristonyme. C'est Platon qui parle sous le nom de Socrate, comme s'il eût
voulu perpétuer son maître. La scène du dialogue est au Pirée, dans la maison du vieux Céphale. La première page est vivement peinte. C'est une mise en scène toute pleine de mouvement et de lumière. Traduisons-la. à grands traits. Socrate (c'est-à-dire Platon) va au Pirée avec Glaucon pour faire sa prière à Diane un jour de fête. Comme ils retournent à la ville, Polymarque et ses amis viennent à eux et les retiennent de force. « Ne savez-vous pas qu'il y aura ce soir à cheval la course des 'flambeaux en l'honneur de la déesse? de plus, il y aura une veillée : nous irons après souper, et nous nous entretiendrons avec des sages et des fous. » Socrate retourne au Pirée et entre chez Polymarque, où il y avait assemblée de famille et d'amis. Le vieux Céphale y était avec une couronne sur la tête, parce qu'il avait fait ce jour-là un sacrifice domestique. On prend place sur des sièges disposés en cercle. Dès les premiers mots on reconnaît la première école de philosophie. Le vieux Céphale débute par ces mots : « Socrate, tu viens trop rarement au Pirée ; cependant j'aime tant à t' entendre ! Si j'avais assez de forces pour aller à la ville, je t'épargnerais la peine de venir ici. Ne sais-tu donc pas qu'à mesure que le corps s'en va, l'âme se nourrit du fruit sacré de la sagesse? Il y en a qui se plaignent de vieillir; est-ce que l'âme vieillit? Est-ce qu'il faut regretter l'esclavage des passions du corps? Je me souviens que, me trouvant autrefois avec le poëte Sophocle, quelqu'un lui demanda si l'âge lui permettait encore de goûter les joies de l'amour. « A Dieu « ne plaise! répondit-il ; il y a longtemps que j'ai secoué « le joug de ce maître furieux et brutal. » Oui, lorsque la violence des passions s'est amortie, on se trouve délivré d'une foule.de tyrans forcenés.»
Ainsi, dès que le volume est entr'ouvert, on respire l'air fortifiant de la sagesse, on détache son âme sans regret de la terre et de ses passions.
Les premières pages sont consacrées à la souveraineté de la justice, mère féconde de la sagesse et de la vertu. C'est avec de telles compagnes de voyage que Platon part pour les régions idéales de sa République.
Platon bannissait les Muses, parce que les Muses étaient les courtisanes de l'esprit. Elles entraînaient les jeunes imaginations dans toutes les folies des songes, dans tous les symboles mensongers. Platon, poëte lui-même pour créer cette république, d'où il repousse les poètes, aimait Hésiode et Homère, tout en déclarant, d'un ton de pédagogue, que les poètes, « ceux du présent comme ceux du passé, ne font d'autre métier que de débiter des fables pour amuser le genre humain. » Il ne pardonne pas à Homère ses fictions olympiennes ; il veut que toute poésie soit dans le beau ; or, le beau, à ses yeux, c'est le vrai dans sa splendeur. Platon, d'ailleurs, n'est pas d'une rigoureuse logique; en condamnant les images, l'accent, le caractère de la poésie, il repousse la vérité elle-même. Il n'admet pas, je lui en sais gré, que l'art soit l'imitation de la nature, comme son mauvais disciple Aristote; partant, sa vérité est celle des poètes comme le mystérieux réalisme de Rembrandt.
Il ne craint pas seulement Homère pour ses mensonges, mais aussi pour ses vérités. « Quand tout cela serait vrai,
ce ne sont pas des choses à dire devant des enfants dé* pourvus de raison. Il faut les ensevelir sous le silence. » Ne voyez- vous pas dans la République de Platon, comme une épée de Damoclès, les ciseaux de la censure sur la pensée en germe?
Platon aimait trop la vertu pour ne pas trop lui sacrifier. En la dépouillant de son auréole poétique, la fera-til aimer? Ne va-t-il pas stériliser les jeunes imaginations, les condamnant à une culture unique ? La nielle appauvrit le blé à l'heure de la moisson ; mais qui voudrait rejeter les bluets à l'aube printanière? Les bluets, c'est la couronne dès amants, c'est la poésie de la jeunesse.
Mais Platon ne voulait pas élever sa République sur des fictions ; il ne voulait pas bâtir le palais de sa pensée sur le sable mouvant de la fable, n'admettant guère que la fable est un flambeau que la vérité porte à la main. Quand son palais sera bâti par les maçons, il appellera peut-être les ornemanistes et les sculpteurs pour en égayer les colonnes et les frontons ; mais, avant tout, ii veut que les lois de sa République soient inscrites sur des murs d'airain. Si Homère ne lâchait la bride à son imagination, cavale sauvage, enivrée par la course, par l'odeur du pampre qu'elle foule, par la fraîcheur agreste des forêts de Diane qu'elle traverse ; si Homère ne s'appuyait que sur sa sagesse pour traverser le monde idéal, Platon baiserait sa sandale vénérée et lui dirait : « Mon frère, le monde que je crée est à vous ; » mais Homère est plus qu'un sage de la Grèce, c'est un demi-dieu, c'est un poëte. Platon l'admire et lui défend sa porte. En effet, ce radieux et sublime bohème des siècles olympiens ferait fleurir l'impiété dans l'église platonicienne. N'est-ce pas lui qui dit: « Je préférerais à l'empire des morts la
condition d'esclave chez un homme pauvre, qui vit du travail de ses mains. » Platon s'indigne avec raison, et s'écrie : « Ceux qui sont destinés à vivre libres doivent préférer la mort à la servitude. » Le législateur ne veut pas que l'enfer d'Homère soit connu dans sa République : « Effaçons du poëme d'HQmère ces noms odieux et formidables de Cocyte, deStyx, de Mânes, et autres sembla^ blés, qui font frissonner les plus résolus- Craignons que la frayeur qu'ils inspirent ne refroidisse et n'amollisse le courage de nos guerriers. » En effet, combien qui braveraient la mort, se trouveraient arrêtés par le Styx ou le Cocyte! Mahomet, qui était aussi un grand législateur, semble s'être souvenu de ce passage quand il a créé le dogme du fatalisme. Mahomet a été plus loin, il a indiqué au delà du tombeau la réalisation de toutes les poésies du rêve oriental. 11 a fleuri et parfumé le chemin de la mort.
Voici comment Platon formule ses actes d'accusation contre les poètes : <r Si nous voulons que les défenseurs de notre République aient en horreur les dissensions, ne leur parlons pas des combats des dieux. Et si nos poètes gardent le silence, que nos artistes, dans leurs tableaux et leurs tapisseries, ne représentent jamais les discordes de l'Olympe. Qu'on n'entende jamais dire que Junon a été mise aux fers par son fils, et Vulcain précipité du ciel par son père. Qu'Homère ne dise pas : Les dieux vont de ville en ville, déguisés sous des formes étrangères; car ce sont des métamorphoses indignes de la divinité. Que les mères ne bercent pas leurs enfants dans ces fictions qui ébranleraient plus tard leur foi et leur vaillance. Qu'Eschyle ne fasse pas mentir odieusement Apollon, le dieu de la lumière et de la vérité, car Eschyle
dit par la bouche de Thétis : ApoUon, assistant à mes noces, avait chanté dans le festin que je serais une mère fortunée. Je croyais à V oracle et non au mensonge. Cependant ce dieu qui a chanté mon bonheur et m'a prédit toutes les joies de Vhyménée, ce dieu est le meurtrier de mon fils. Rayons des poèmes d'Homère tous les vers impies, comme : Hélas! il ne reste donc plus de nous, après la mort, qu'une ombre, une vaine image privée de sentiment et de raison! »
Homère est donc banni de la République de Platon, comme Je serait aujourd'hui Lamartine dans la nôtre, si Lamartine n'en était un peu le Platon et l'Homère. Lamartine l'homme d'État a répété à Lamartine le poëte les paroles de Platon : « Si tu venais chez nous pour faire admirer ton art, nous te rendrions hommage comme à un homme divin, ravissant et merveilleux, mais nous te dirions que notre République n'est pas faite pour posséder un homme comme toi ; nous te bannirions après t'avoir versé des parfums sur la tête et l'avoir ornée de bandelettes sacrées. »
Platon est trop poëte pour ne pas adorer la muse d'Homère, a Je l'aime depuis l'enfance, mais je le condamne, parce que les égards que je dois à un homme sont moindres que les égards dus à la vérité. » Mais en même temps Platon est trop philosophe pour oublier que, d'ancienne date, la poésie a fort malmené sa sœur la philosophie, « cette chienne hargneuse qui aboie contre sa maîtresse. . . La troupe des sages veut s'élever au-dessus de Jupiter... ces contemplatifs subtils à qui la pauvreté aiguise l'esprit. »
Cependant le divin Platon s'élève au-dessus de ces querelles de famille, et tout en s'attristant de voir [es
poëmes et les tragédies amollir les âmes dans les larmes, il permet à Homère de venir défendre sa cause devant les chefs de la République, soit dans une ode, soit dans un ïambe, soit dans un hymne. Permettre à Homère de venir défendre sa cause, c'est lui permettre fraternellement un triomphe. Cependant, si Homère triomphe, il ne chantera désormais qu'en l'honneur des dieux et des grands hommes. La Muse voluptueuse, soit épique, soit lyrique, est à jamais bannie, si Homère ne prouve pas à l'Aréopage que la poésie a des vertus républicaines, qu'elle s'appuie sur la raison et sur la vérité. « N'imiterions-nous pas, dit Platon, la conduite des amants qui se font violence pour s'arracher à leur passion après qu'ils en ont reconnu le danger? » Le législateur imitera Ulysse, qui se faisait attacher au mât du navire pour passer devant les syrènes ; il s'enchaînera de toutes ses forces à la raison pour traverser sans danger les enchantements des Muses, ces syrènes des âmes.
Et si pourtant Homère était venu plaider sa cause devant Platon !
a Tu me bannis, ô Platon! — Platon, toi qui acceptes le surnom d'Homère de la philosophie, tu ne m'as pas compris. Tu n'as pas compris la conclusion morale de Y Iliade. Tout poëme est un sphynx, tout lecteur doit être un Œdipe. N'ai-je donc pas prouvé visiblement que les peuples sont toujours victimes du délire des rois? Je suis venu à la fin du monde primitif ; l'aube du monde social a rayonné sur mon front ; ce n'est pas Phemius qui a été mon maître, c'est le malheur. J'ai erré de ville en ville avec la Pauvreté pour toute compagne; mais la Pauvreté est souvent la dixième Muse. Avec elle j'ai pénétré dans le sanctuaire d'Osiris, j'ai pris du feu sur l'autel,
et, plus grand que Promethée qui voulait créer des hontmes, j'ai créé des dieux! L'Olympe est à moi, Jupiter et Junon, dans leurs embrassements radieux, boivent la volupté que ma poésie verse à longs flots.
« Ne condamne pas ma muse, ô Platon ! tous ceux qui' sont venus à elle ont bu son lait divin. Elle a dévoilé son sein fécond à toutes les destinées de la patrie. Elle a dit à l'antique Orient : Que la nuit tomte sur toi et t'ensevelisse ; elle a dit au monde nouveau : Tourne-toi vers le soleil -, Apollon -et Minerve sont avec moi. »
Platon, qui bannissait les poètes de sa République, était né poète, poëte pour parfiler des vers dorés dans le style anacréontique ; j'en veux donner quelques exemples.
J'aime Archéanas ; dans le sillon de ses rides se tapissent encore les Amours. O vous qui l'avez aimé dans sa jeunesse ! de quelles flammes vives avez->ous brûlé! quel incendie dévorant avez-vous traversé!
Il fallait être deux fois poëte pour chanter ainsi les rides d'Archéanas. J'aime mieux cette fraîche peinture de Cupidon, que plus tard Prudhon semble avoir, détaché d'une fresque antique :