‹ Philosophes et comédiennes (volume 2)Chapitre 21 sur 31 · NAPOLÉON, CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

NAPOLÉON, CHATEAUBRIAND

On se passe de main en main la lunette de Napoléon.

louis xiv. — Voilà près d'un siècle et un demi-siècle que je n'y suis plus, aussi où en sont-ils?

crateaubriand. — Ah ! sire, nous sommes tombés de chute en chute; maintenant ils auront beau vouloir remonter, ils auront devant eux le rocher de Sisyphe! La liberté perdra toujours sa cause. Quand elle vient au monde, elle fait peur. Le despotisme au contraire rassure les plus craintifs, parce qu'il arrive s'appuyant sur la loi. La liberté s'appuie sur le droit. La loi a ses limites

parce qu'elle est Faite par les hommes, tandis que le droit est comme la nature, on ne sait pas où il commence, on ne sait pas où il finit.

louis xiv. — Voyez-vous s'agiter dans le néant tous ces Machiavel s de 1848? Ils sont sur une balançoire qu'ils veulent retenir en équilibre ; car, si elle tombe à droite, c'est le gouvernement du droit divin ; si elle tombe à gauche, c'est la gouvernement de la démagogie. Or, la France ne peut pas dépenser son argent à entretenir des équilibristes, quand je dis son argent, je me trompe, car elle n'a plus que de l'or.

voltaire. — Sa Majesté oublie que la nation française a conquis le glorieux privilège de vivre en république et de se gouverner elle-même par le suffrage universel.

Machiavel. — Si Dieu a dit à la mer : Tu n'iras pas plus loin ; moi j'ai dit au peuple : Vous n'irez pas jusqu'au bout.

louis xiv. — En conseillant les rois, Machiavel a conseillé les peuples. Quand une compagnie veut voyager sur terre ou sur mer, se met-elle en souci de locomotive ou de gouvernail ? Il faut apprendre à conduire une nation comme on apprend à conduire la vapeur ou la voile. La canaille n*a que faire des ennuis du trône. Dans une maison où il y a vingt valets, le maître est-il aussi libre et aussi gai que le moins libre et le moins gai? Qui est-ce qui a les soucis d'argent? La canaille a les meilleurs privilèges : elle a le cabaret et la comédie. Si elle est taillée pour le travail, elle est taillée aussi pour l'amour. L?amour, voilà la vraie royauté»

ninon de lenclos. — Vous en parlez bien à votre aise, *ire, vous qui avez abusé de toutes les royautés. Moi je suis pour la république.

satst-swos, riant. — Liberté! Égalité! Fraternité! ■abhmmselle »e bostespas. — Vive le menuet ! Autrefois les trois divinités qui protégeaient la France, ce n'étaient pas la liberté, l'Égalité, la Fraternité, c'étaient les Trois Grâces.

snw» de lesclos. — Vous en êtes une autre. Toujours est-il que je suis pour la république, comme Aspasie à Athènes. La république, c'est la royauté de tous ceux qui ont le génie et de toutes celles qui ont la beauté. voltaire. — Voilà les vrais rois par la grâce de Dieu. susT-snos. — Ninon, vous savez votre cœur, vous ne savei pas votre histoire. La république d'Athènes, c'était le siècle de Louis XIV, avec les privilèges, les belles femmes et les grands artistes. Est-ce que vous auriez voulu vivre à Sparte?

machuvel. — Les Français seront bientôt des Spartiates — à table — quand ils n'auront plus que des pommes de terre plus ou moins malades à mettre sous la dent ; mais, pour aller combattre et vaincre, les Français ne seront plus d'héroïques sans-culottes, ces vrais frères des Spartiates.

napoléon, survenant. — Allons donc! Quand je donnerai à un dictateur mes éperons d'or, il trouvera encore en France des soldats et des vainqueurs.

louis xiv. — Le régime du sabre a fait son temps. Si la France peut rester la reine des nations après avoir décapité la royauté, elle le sera par ses penseurs, ses poètes et ses artistes. Elle fera encore l'Olympe à Versailles.

chateaubriand. — N'avons-nous pas eu Apollon-dictateur? Lamartine, qui, sur sa harpe d'or, chantait des strophes au peuple! Aussi on ne disait pas ministre, mais poète des affaires étrangères.

napoléon. — Quand on est au pouvoir, parler ou écrire, c'est donner la monnaie de sa pièce. Moi, je n'ai écrit et parlé qu'à Sainte-Hélène.

louis xiv. — Et encore, vous auriez mieux fait de vous taire. Donner le secret de sa force, c'est montrer sa fai-

chateaubriand. — Pour moi, si à Theure qu'il est je conte mon histoire à toute la France, c'est pour prouver que Dieu seul est grand.

voltaire. — Et que M. de Chateaubriand est grand fi côté de Dieu.

ninon de lenclos. — M. de Chateaubriand croit réussir à replanter l'arbre de la foi; il se fait illusion sur l'avenir, car le bois est mort. Ce n'est plus qu'un fagot de bois sec.

voltaire. — Voltairienne ! on va vous rôtir avec ce fagot-là. Moi, je fais pénitence. (Les morts rient.)

ninon de lenclos. — Oh ! courtisan ! si le diable existait, vous lui feriez des stances.

louis xiv. — En résumé, que vont-ils faire là-bas avec leur suffrage universel, leur budget aux dents si longues, leur liberté de la presse et leurs grands hommes du lendemain?

napoléon. — Ce qu'ils vont faire? des discours. voltaire. — Le plus tapageur brouillera les cartes. saint-simon. — Le plus harmonieux est un cygne blessé, qui ne bat plus que d'une aile.

louis xiv. — Le plus austère avait raison : « Tout pour le peuple, rien par le peuple. »

saint-simon. — Ce qui était une paraphrase de la fameuse parole : « L'État c'est moi. »

louis xiv. — Oui, mais qui entrera au parlement, botté et éperonné, un fouet à la main?

napoléon. — H y a encore un homme en France!

louis xiv. — Ou hors de France.

napoléon. — Vous avez fermé le cycle ancien, j'ai ouvert le nouveau.

louis xiv. — Le soleil se couche tous les soirs et se lève tous les matins.

saint-simon. — Bourbon ou Bonaparte, que dira le peuple?

ninon de lenclos. — Il ne faut pas compter sans lui, car le peuple est aujourd'hui un homme de quantité et de qualité.

louis xiv. — Il ira à la comédie et au cabaret. Les révolutions ne l'amusent plus, car il n'a pas trouvé un seul homme digne de manger les marrons qu'il avait tirés du feu.

saint-simon. — Mais le secret de gouverner la France?

mademoiselle de montespan. — Le secret, c'est de IV muser; il ne faut plus qu'on dise: « La France s'ennuie. »

louis xiv. — Et comment l'amuserez-vous?

napoléon. — Avec l'esprit de conquêtes.

louis xiv. — Oui, en lui donnant un sabre comme aux . enfants.

mademoiselle de montespan. — Est-ce que vous me prenez pour une place forte?

saint-simon. — Le tort des révolutionnaires, c'est de traiter le peuple comme une bête affamée et de ne penser qu'aux appétits de la bouche.

voltaire. — C'est l'esprit du peuple qu'il faut nourrir, c'est le pain immatériel qu'il faut donner à son âme. L'autre pain, il le trouvera toujours, s'il a deux bras et

s'il est un homme de bonne volonté. Mais il faut commencer par rapprocher le peuple d'un ami avec qui je l'ai brouillé. Cet ami, c'est Dieu.

njnon de lenclos. — Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit — et delà République. — Ainsi soit-il.

Page 1