DIEU, SUR UN NUAGE
Inventez donc un enfer pour empêcher les hommes de raisonner ! — Vanité des vanités ! — Je n'ai pas créé un homme qui ne se soit permis de s'attribuer une part dans les révolutions — et qui ne m'ait donné des conseils pour l'avenir! — Ils ont vu ce qui est prévu, mais c'est l'imprévu qui est mon premier ministre. — Allez, allez, grands hommes ! si vous voulez travailler pour l'avenir, faites des enfants. Je me charge du reste ; et je veux bien encore que dans ce petit coin, où fleurit le pampre, ils écrivent sur leurs pièces de cent sous, quelle que soit l'effigie ; Dieu protège la France.
Tft»l> PIGES DE LA ME
MADAME DE PARARÈRE
LES TESDJL3GES
Les courtisanes de l'antiquité païenne étaient savantes, plus savantes encore qu'amoureuses. La gaie science dont parie Montaigne est la seule permise aux lèvres des femmes. Aspaâe a beau me parier de l'âme immortelle et de la liberté des peuples avec l'éloquence de son disciple, le divin Platon, je n'écoute que des yeux. Si madame de Parabère était là, je lui trouverais plus d'esprit.
Le premier trait d'esprit d'une femme, c'est sa figure, le dernier, c'est son cœur. Les femmes du dix-huitième siècle n'avaient rien appris, mais elles savaient aimer et elles étaient belles sous la Régence, c était comme une moisson aimée du ciel et du soleil, ou plutôt les femmes étaient belles sous la Régence, sous madame de Pompadour et sous Marie-Antoinette, parce qu'elles voulaient
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être belles, — les unes par la galanterie, — les autres par la grâce, — celles-là par la passion, — celles-ci tout simplement par la beauté. L'art qui avait révélé Coustou jouait un grand rôle dans rajustement et dans l'air de tête. On corrigeait la nature qui n'avait pas assez de luxe ni de force pour se montrer toute simple. Ne pouvant être la Vénus de Milo, on devenait la bacchante de Sicyone.
Le plus vif contraste à opposer aux figures d'un siècle, ce sont les figures du siècle qui précède et du siècle qui suit. Qu'il y a loin de la Vallière ou de la Montespan à la Parabère ou à la Pompadour I L'amour change de caractère tous les cent ans. C'est toujours l'amour, mais ce n'est plus le même masque.
C'est après souper, en 1717, un soir d'automne, au château de Sainte-Héraye.
M. de Parabère et son ami, M. de Gacé, avaient chassé dans la forêt de Cannelles dans le seul but de tuer le teînps et d'avoir faim le soir. Madame de Parabère avait été du souper, mais comme une apparition. Elle n'avait pas chassé et n'avait pas faim. Elle s'était retirée dans sa chambre sous prétexte d'écrire trois ou quatre lettres (elle ne comptait pas) à sa mère, à sa sœur, à sa tante, qui n'attendaient pas de ses nouvelles.
Écoutons d'abord ce duo de buveurs dans un quatuor de bouteilles :
« Buvons! s'écria Parabère,
— Buvons! » s'écria Gacé.
Parabère essuya une larme, Gacé éclata de rire. « Tu bois donc des larmes? demanda Gacé au capitaine.
— Et toi, tu bois donc des chansons?
— Oui, comme a dit le marquis de Saint-Aulaire :
Le vin fait rencontrer le petit mot pour rire. Le vin, quand il est bon, fait bien boire et bien dire. Le vin l'ait que nos cœurs sont des livres ouverts. En un mot, le bon vin, c'est la source des vers.
— C'est bien dit. Buvons !
— Pourquoi pleures-tu 1
— Je pense que l'éternité sera une source de déboires, si on ne fait pas de vendanges au ciel.
— En attendant, couronnons-nous de pampres et de roses comme les païens ; n'ayons des lèvres que pour les bouteilles et pour les femmes. »
Parabère appuya une bouteille sur son cœur.
« Ma femme s'ennuie.
— Ha maîtresse s'amuse.
— Tu la laisses courir le monde.
— Et toi, tu emprisonnes ta femme. Crois-moi, le mariage a ses fatalités ; si tu dois être un Géronte en Chine, il faudra bien que tu conduises ta femme en Chine : Jes femmes qu'on épouse, on ne les fait pas.
— Je ne suis pas si philosophe, s'écria Parabère. Je prétends être le mari et l'amant de ma femme, vertubleu I
— Tu commences à y voir bleu, c'est que tu as trop bu, mauvaise futaille qui ne tient que chopine!
— Verse-moi cette bouteille. Boira bien qui boira le dernier.
— Jusqu'au jour du jugement, si tu veux.
— Mais ma femme, sacrebleu !
— Allons, te voilà bon à coucher sous la table. »
En effet, Parabère avait toutes les peines du monde à se tenir à table.
« Amphitryon, mon ami, dit Gacé, que vais-je devenir? car tu ne bois plus! Si nous étions à Paris, j'irais dire des folies à l'Opéra ; mais ici, au fond des bois, dans u coupe-gorge peuplé d'hamadryades transies, je n'ai qu'à m'enfumer et dormir comme un Lapon.
— Buvons! » dit Parabère en tombant sous la table, tout endormi déjà.
Gacé lui versa quelques gorgées de vin comme on jette de l'eau fraîche à ceux qui se trouvent mal.
« Bois, mon ami !
— Ah! murmura Parabère en pleurant, je suis bien cruel d'avoir ainsi emprisonné ma femme. Mais je' suis jaloux comme un tigre. A boire, Gacé !
— Attends, dit Gacé, je vais aller chercher un entonnoir, ou plutôt, puisque aussi bien nous sommes en vendange, je vais te porter dans la cuve qui bouillonne au pressoir. »
Gacé se leva et comprit au'il n'était pas homme à aller bien loin. Il regarda Parabère et se mit à rire sans savoir pourquoi, selon sa coutume.
« Ivre mort! dit-il en faisant un signe de croix sur son ami Parabère : Ci-gît Parabère ! Si j'allais consoler sa veuve? »
Cette idée passionna Gacé.
« Elle est belle comme un ange qui aurait été un démon. Mais, halte-là ! il paraît que c'est une vertu formidable à bastions et à meurtrières ; elle lit Bossuet et parle du couvent... Tu chancelles, Gacé! as-tu donc peur de la vertu?... En avant! »
U franchit le seuil de la salle à manger sans trop sa-
voir encore s'il ne rebrousserait pas chemin. Il marcha en avant. Il rencontra du pied un valet de chambre qui dormait dans une antichambre.
«Holà '.l'Épine!
— Ce n'est rien, monsieur le capitaine, c'est que nous avons bu.
— Coquin, je t'ai appelé tout à l'heure.
— Je sais bien; mais c'était au tour de la Rose à descendre à la cave. Voilà une heure qu'il y cherche son chemin. Je connais cela, c'est un vrai labyrinthe.
— Je vous ferai pendre tous les deux. »
Gacé allait toujours en avant.
(( Monsieur le capitaine se trompe de porte.
— Pas un mot, ou tu es mort!
— Songez donc que M. de Parabère seul passe par cette porte quand le soleil est couché. *
L'Épine alla vers M. de Gacé avec un air d'inquiétude.
c Et encore, poursuivit-il, M. de Parabère n'y vient pas toutes les nuits; par exemple, quand madame la marquise lit Bossuet. »
L'idée des périls de la tentative avait un peu dégrisé Gacé. Il se tourna vers l'Épine, le saisit à la gorge et lui ordonna, sous peine de mort, d*aller veiller son maître.
« Après tout, murmura l'Épine, cela ne me regarde pas. Je vais faire semblant de dormir. »
M. de Gacé ouvrit la porte avec un battement de cœur.
« Ce n'est pas cela, » dit-il en cherchant des y eux.
Il venait d'entrer dans la chambre d'Arabelle, une des femmes de la marquise. Cette fille dormait sur un fauteuil, tenant une clef à la main. Le bruit de la porte s'ou- Vrant et se refermant l'éveilla à demi, mais elle resta en proie à un songe.
« Je n'ai pas la clef, » murmura-t-elle.
Gacë sourit et lui prit doucement la clef.
Elle ne s'éveilla pas.
<r II paraît que cette coquine est une Vestale qui défend l'entrée du temple à tout le monde, au mari comme aux autres. »
Gacé, s'étant approché d'une autre porte, reconnut la voix de la marquise.
« En vérité, elle lit Bossuet; c'est une mauvaise préface au roman que je veux faire avec elle. »
Gacé chancela dans sa hardiesse. Il mit l'oreille à la porte et n'entendit plus que le silence.
« Elle dort : j'aime mieux cela; je l'éveillerai si doucement,- qu'elle n'aura pas la force de se rendormir. »
Gacé mit la clef dans la serrure.
« Pourtant, voilà une entrée en matière un peu risquée. Encore, si j'avais quelque peu averti la marquise! Mais n'a-t-elle donc rien compris à mes œillades idolâtres? Ne lui ai-je pas dit vingt fois qu elle était la plus belle? Dire à une femme qu'elle est belle, c'est lui faire une déclaration galante, — car, — si je vous trouve belle, marquise, c'est parce que je vous vois par mon cœur et que vous avez été faite pour mes yeux. »
Ainsi raisonnait M. de Gacé sur le seuil de la porte.
En 1715, le dix-huitième siècle venait de naître, — car Je dix-huitième siècle ne compte pas quatre-vingts ans, il commence à la Régence et finit à la Révolution. — En 1715, on ne croyait plus guère qu'au paradis terrestre; toutes les grandes dames, depuis la duchesse jusqu'à la financière, se bâtissaient, avec la grâce des oiseaux du bon Dieu, une retraite amoureuse toute pleine de tapisseries, de peinturés, de miroirs et de fleurs. Les
lambris et les plafonds, les glaces elles-mêmes, se couvraient de Gupidons et de bouquets. C'était le siècle des chaînes de roses. Le seul peintre de génie qui régnât alors se nommait Antoine Watteau.
Dans Ces paradis terrestres des belles amoureuses de la Régence, les anges venaient quelquefois, trompés par les ailes de ces petits amours sournois qui, sous leurs ailes blanches, étaient de vrais mousquetaires. Mais les anges, dépaysés, n'étaient pas longtemps sans s'apercevoir qu'il n'y avait d'autre ciel que le ciel du lit dans ces paradis profanes.
Or M. de Gacé avait ouvert la porte. Une petite lanterne chinoise, — pendant que nous allions, par nos missionnaires, convertir la Chine à la religion catholique, la Chine nous convertissait à ses chinoiseries : magots, pois peints et lanternes, — donc une petite lanterne chinoise, suspendue au plafond par une guirlande de roses, répandait dans la chambre de madame de Parabère une lumière mystérieuse, toute favorable aux songes amoureux.
Gacé ne s'amusa pas, comme un autre aurait pu le faire, à admirer la fraîcheur, l'esprit et l'éclat des peintures, œuvre de quelque Gillot insouciant de sa gloire, payée un ou deux sourires et trois ou quatre écus au soleil .
Il alla droit au lit et s'agenouilla, quoiqu'il n'eût pas l'habitude, dans son régiment, de dire ses patenôtres. Le lit était presque dans l'ombre; d'amples rideaux de damas, à peine soulevés par des torsades d'or, tombaient à flots du baldaquin.
« Puisque je suis à genoux, pensa Gacé, je vais faire un serment : je jure que madame de Parabère ne descendra pas de son lit pour me mettre à la porte. »
Gacé rehaussait ainsi son courage défaillant.
« En vérité, dit-il en saisissant le rideau, j'aimerais mieux passer le Rhin avec Louis XIV. »
Il souleva le rideau, se leva et se jeta éperdument sur le lit avec une secousse du cœur.
Mais madame de Parabère n'était pas dans son lit.
« Et pourtant, dit Gacé un peu confus, j'ai reconnu sa voix tout à l'heure. »
11 écouta — tout en regardant la porte ouverte du boudoir.
la marqgise. — Martial, vous n'êtes pas raisonnable, voilà vingt fois que je vous dis adieu.
martial. — Alors, vous me chassez ?
la marquise. — Songez donc qu'il vient de sonner trois heures.
martial. — Trois heures de joie inespérée, car je suis arrivé à minuit.
la marquise. — Adieu , revenez après-demain. N'oubliez pas la clef du parc. Voyons, Martial, vous m'arrachez la main ; allez-vous-en, que je ferme la fenêtre, car voilà que je m'enrhume. Adieu, adieu; prenez garde aux espaliers. J'entends là-bas votre cheval qui hennit et qui piaffe. Pauvre enfant ! dix lieues à faire dans les bois. Adieu.
martial. — Adieu. Pour vous voir et vous baiser la main, je ferais le tour du monde !
La fenêtre du boudoir se referma.
« Il paraît, dit Gacé, que le roman que je voulais écrire était imprimé. »
Il se demanda ce qui lui restait à faire. Il y avait plus d'un parti à prendre ; le plus sage était de s'en aller. Gacé resta.
Quand madame de Parabère rentra dans sa chambre, elle vit un homme et poussa un cri. Gacé éclata de rire.
t Un de parti, un de revenu, » dit-il avec une pointe d'impertinence, tout en se tordant la moustache.
Madame de Parabère, à demi morte d'effroi, était tombée à la renverse sur son canapé.
t Madame, dit Gacé en lui prenant la main, je ne veux pas vous faire de la peine. Ordonnez et j'obéis. Je vous aime, mais je viens trop tard. Quand je me suis mis en campagne, le siège était fait. Mille compliments à Martial ; voilà un nom d'un bon augure. S'il lui faut une sous-lieutenance dans mon régiment, parlez... »
La marquise souleva ses paupières et laissa tomber sur Gacé un de ces regards terribles et charmants dont les serpents ont le secret.
« Monsieur de Gacé, le marquis de Parabère vous a invité à venir boire son vin, mais non à venir prendre sa femme d'assaut ; vous violez les devoirs de l'hospitalité.
— Je suis un grand criminel, mais je suis amoureux.
— Croyez-vous donc que je n'aie pas envie de dormir? Laissez-moi seule, ou j'appelle mes gens.
— Vous voulez donc vous perdre?
— Me perdre? c'est vous que je veux perdre. »
La marquise, tout à l'heure courbée sous sa honte, reprenait une attitude dégagée.
a Je ne comprends pas, dit Gacé. Quoi l\e suis témoin de votre galante aventure ...
— Un galant homme, interrompit madame de Parabère, n'est jamais témoin dans une aventure où il y a une femme. Je n'ai donc rien à craindre de vous, tandis que vous avez tout à craindre de moi. Si j'appelle, mon mari se réveille et survient. Avant toute explication, il
vous saisit et vous coupe la gorge ou vous jette par la fenêtre.
— La fenêtre! s'écria Gacé en riant, c'est un chemin charmant, à la condition que vous me direz comme à Martial : « Prenez garde aux espaliers. *
— De grâce, assez d'esprit comme cela. Puisque vous étiez là quand il est parti, vous savez que je l'aime; c'est mon crime, mais ce sera mon seul crime.
— Madame, dit Gacé en saluant d'un air sceptique, je reviendrai aux vendanges prochaines.
— Jamais ! Mon cœur m'a perdue, mais mon cœur me sauvera. Le jour où je n'aimerai plus Martial, j'irai m'ensevelir dans un couvent.
— Vous voulez dire que Dieu sera votre second amant? Le vingtième, c'est possible, mais le second, jamais! Dieu, madame, c'est l'hiver qui recueille le pampre jauni quand les vendanges sont faites. Adieu, marquise, je garde la clef de votre chambre. Je reviendrai dans un an et un jour.
— L'impertinent! » dit la marquise furieuse.
Gacé était parti. Madame de Parabère se promena avec agitation.
« Ah ! Martial ! dit-elle en soupirant, vous m'avez ouvert une porte dorée, mais c'est la porte de l'enfer. » Elle souleva le rideau d'une fenêtre.
« Pauvre enfant ! dix lieues à faire par une nuit d'automne froide et pluvieuse! Il me semble que j'entends dans mon cœur le galop de son cheval. Ah! si j'étais avec lui, comme je serais heureuse de ious les périls d'un enlèvement! » Cependant Gacé était retourné dans la salle à manger.
Parabère dormait toujours sous la table. Il l'appela d'une voix de tonnerre.
« Je suis là, dit le marquis.
— Tu ne sais pas boire, dit Gacé. Depuis que tu es sous la table, j'ai bu vingt et une rasades. Allons nous coucher, car si jamais ta femme nous trouvait, quand viendra le jour, en pareille compagnie de bouteilles vides, elle ne te pardonnerait pas, ni à moi non plus. Est-ce que tu connais Martial ?
— Martial? dit Parabère en se levant. Quel Martial t
— Un Martial quelconque. Je ne sais pas. Cherche.
— Attends donc. J'ai un cousin dans les chevau-légers. Martial de Montluzun, un enfant qui est encore en nourrice. Quand les jours étaient plus longs, il venait quelquefois au château, eau il est à Compiègne depuis la campagne. Qu'est-ce que tu veux faire de lui?
— Rien, dit Gacé d'un air distrait. On m'a parlé de lui à la cour comme d'un garçon qui ferait son chemin.
— Allons donc! il ne sait pas boire. Or quiconque ne sait pas boire une bouteille pour le coup de rétrier, ne va pas loin.
— Ces pauvres espaliers! » pensa. Gacé.