LE POETE
On rencontre çà et là, dans la vie solitaire et silencieuse de la montagne et de la vallée, des poètes, des peintres, des sculpteurs, des musiciens, qui n'ont pu s'épanouir sur un grand théâtre, mais qui ont gardé làbas je ne sais quel bon parfum rustique qui* en vaut bien un autre. J'ai connu un garde-moulin qui jouait du violon comme Paganini, un maître d'école qui était poëte comme Hugo, un pâtre qui dessinait avec le sentiment de Delacroix. Je voudrais raconter l'histoire de tous ces artistes en plein vent, histoire non moins curieuse que celle de plusieurs grands génies qui resplendissent au gaz de Paris. Croyez-moi, ces pauvres artistes ignorés n'en sont pas moins les enfants privilégiés de Dieu, quoiqu'ils n'aient pour toute auréole qu'un rayon de soleil.
A cette heure, je me souviens surtout d'un vieux maître d'école du Vermandois, qui a laissé pour tout héritage à ce mauvais monde un volume inédit et une belle tille j mais cette œuvre du maître d'école n'est plus inédite; elle a eu plusieurs éditions revues, corrigées et augmentées. Ce maître d'école s'appelait André Durand; c'est un nom bien connu dans le canton de Sissonne, depuis l'église jusqu'au cabaret. André Durand est né près de Guise, à deux pas de la Flandre, vers 1760, un peu avant Camille Desmoulins, avec qui il fit l'école buissonnière. C'était un garçon enjoué, aventureux, sans souci, se laissant aller sans savoir où, à la grâce de Dieu. Son père, qui était un forgeron laborieux, vit avec peine les premiers pas de son cher André. « Voilà un garçon qui ne fera jamais rien de bon, » disait ce brave homme. En effet, André Durand devint maître d'école ; mais, avant de tomber sur ce trône grotesque de la science en jaquette, André Durand avait été poëte, et de la bonne façon, poëte amoureux en sabots, poëte comme Uhland .
Voici comment la poésie et l'amour étaient descendus dans son cœur sans qu'il s'en doutât; comme le sauvage, il avait trouvé, tout ébloui, deux perles sur le bord de la mer. A seize ans, il commençait à battre le fer comme son père; dès qu'il pouvait s'échapper de la forge, il s'enfuyait à toutes jambes, avec un livre bien-? aimé, vers le Bois-aux-Loups, qui couvre encore tout le versant oriental de la colline de Montigny. Il se peuplait l'imagination tant bien que mal, en attendant mieux, c'est-à-dire en attendant cette blonde et souriante image de mademoiselle de Froidmont, qui fit presque envoler toutes les autres.
Mademoiselle Lucy de Froidmont avait vingt ans; elle habitait, depuis son retour du couvent, le petit château de Froidmont, en compagnie de sa mère, qui, depuis son veuvage, n'avait pas voulu revoir Paris. C'était une belle jeunesse, qui s'épanouissait au soleil, dans les fleurs et quelquefois dans l'ennui. Elle devait se marier sous peu à un mousquetaire de ses cousins, un petitmaître philosophe, qui passait tous les matins deux heures à sa chevelure, et qui tous les soirs déclamait, dans les coulisses de l'Opéra, contre la frivolité de son siècle. Lucy en était amoureuse je ne sais pourquoi, peut-être parce que c'était unmousquetaire, peut-être parce que le mousquetaire lui envoyait par la poste des baisers en vers à la façon des baisers de Dorât. Pourtant on aimait mieux, en ce temps-là, les baisers en prose.
Le petit château de Froidmont est bâti au fond de la vallée de Montigny, au bord du Bois-aux-Loups. Sur la fin de sa vie, le vicomte de Froidmont avait à peu pns fait un parc de ce bois. 11 avait planté, dans les clairières, des rosiers, des acacias, des jasmins, des lilas et des statues; il avait ébranché les grands arbres, arrosé le gazon, garni les lisières de cornouillers, de sureaux, de prunelliers, d épines-blanches, enfin de tous les arbustes sauvages qui jettent leurs fleurs au vent.
C'est dans ce parc ouvert à tout venant que notre jeune forgeron aimait la promenade. Il recherchait les sentiers les plus touffus, comme si» son cœur, qui pressentait déjà l'amour, eût fui le soleil. Un soir d'été, comme il entendait, sans écouter, le gazouillement des petits oiseaux, il vit passer près de lui, de l'autre côté des noisetiers, Lucy, la belle Lucy, qui rêvait à son cousin le mousquetaire, tout en caressant sur son cœur une
lettre qu'elle n'avait encore lue que vingt fois. André Durand fut si charmé de cette apparition, qu'il eut le plus beau sourire de béatitude qu'on ait vu. « Ah ! mon Dieu! qu'elle est belle! » dit-il en s'inclinant sans y penser. A cette voix inconnue, Lucy tourna la tête et reprit à pas pressés le chemin du château, mais non sans se retourner. André soupira quand elle disparut ; il foula d'un pied timide et agité le gazon où elle avait passé, il regarda d'un œil surpris les tourelles ébréchées du château. « Quelle jolie petite forgeronne ça ferait là ! » ditil avec un peu d'amertume.
Il s'en.revint au logis paternel plus tard que de coutume. En revoyant l'enclume et le fourneau, il en voulut beaucoup à son père de ne pas être marquis, ou tout au moins baron. Il soupa d'assez mauvaise grâce à la table rustique, il dormit assez mal sur le grabat de son grenier. Le lendemain, il ne fit rien qui vaille; le surlendemain, il écouta depuis le matin jusqu'au soir les petits oiseaux du Bois-aux-Loups ; huit jours après, il déclara à son père, tout en bégayant, qu'il n'était pas fait pour forger le fer. Le père, à bon droit irrité, l'envoya au diable, et le pauvre André, ne sachant où aller ( quand il n'allait pas au Bois-aux-Loups), entra, à ses risques et périls, comme premier ministre de son maître d'école, espérant arriver à secouer l'arbre de science, c'est-àdire s'élever par là vers les hautes régions du monde, où brillait avec tant de doux éclat la belle Lucy de Froidmont.
André Durand semblait condamné à ce travail pénible de chaque jour, qui opprime et qui éteint l'âme. Grâce à l'amour, son âme a^ rayonné sur son corps ; grâce à l'amour, qui lui a prêté ses ailes, cette âme venue de Dieu,
comme les plus nobles, s'est élevée jusqu'à la poésie. André Durand n'en prenait guère le chemin à l'école de Montigny, et, en vérité, il eut à subir bien des supplices au milieu de tous ces enfants bruyants qui ne lui laissaient pas le temps d'écouter les premières divagations de son cœur. Mais il avait là son pain et son gîte : il se résignait. Et puis, le soir, après avoir sonné Y Angélus, il prenait son vol vers le Bois-aux-Loups. Que de consolations il trouvait à chaque pas dans cet Éden ! Là c'était l'élégie du rossignol, ici la grappe blanche et parfumée de l'aubépine, là cette touffe de noisetiers où Lucy lui était apparue ; enfin c'était partout le bonheur;' le bonheur, cette image invisible, le parfum du paradis, cet écho du ciel qui vous vient à l'aurore de la jeunesse, avec un vent léger, quand vous êtes dans une solitude amoureuse. André Durand était heureux, dans le Bois-aux- Loups, sans savoir pourquoi ni comment; heureux du souvenir de Lucy, heureux d'une espérance confuse, heureux de voir le ciel à travers les arbres, heureux enfin comme on l'est quand la vie n'est encore qu'un sourire. 11 ne revoyait pas Lucy ; mais souvent, à la nuit close, il errait dans l'avenue du château, écoutant avec ardeur les sons affaiblis d'un clavecin. Et, quand il regardait ces hautes murailles qui formaient une barrière entre elle et lui, il levait la tête avec fierté, avec la fierté du poëte ; il jurait de tout franchir pour aller mourir aux pieds de Lucy. En attendant ces actes chevaleresques, il gouvernait humblement l'école de Montigny.
11 était sorti du bois, amoureux et poëte : c'était au bois qu'il rêvait de poésie et d'amour. Mademoiselle de Froidmont n'eût pas été de prime abord touchée de ce culte tout rustique ; mais peu à peu, grâce à la poésie, l'amour
s'éleva très-haut, et, grâce à l'amour, la poésie se dégagea de toute vapeur grossière. André Durand se mit à rimer quelques vers. Quand je dis rimer, je veux dire aligner, car André Durand n'avait pas alors grand'rime ni raison.
Le beau rêve d'André Durand s'évanouit bientôt, mais laissant des traces fécondes : l'hiver suivant, le mousquetaire vint épouser mademoiselle de Froidmont. André pleura sur les ruines de son bonheur. Elle le savait amoureux, elle s'arrêta un jour devant lui avec un divin sourire de compassion. 11 se consola dans la poésie, peut-être même dans l'amour. Lucy quitta le pays pour longtemps. « Elle n'est point partie tout entière, disait André : elle a laissé quelque chose d'elle-même dans le Boisaux-Loups, et dans mon cœur elle a laissé je ne sais quelle fleur et quel parfum de sa jeunesse. » Et, comme de coutume, il allait dans le bois pour la retrouver.
Il faut bien le dire, il ne s'en tint pas toujours à cet amour archangélique. Un jour ses lèvres s'ouvrirent pour demander autre chose. Le maître d'école avait une fille assez avenante qui ne se montrait pas bien cruelle pour André. Le pauvre poëte se laissa faire comme tout le monde : il se maria. Une fois marié, une fois enchevêtré, n'ayant plus pour horizon que le coin du feu ou le cimetière, il lui fallut bien un peu dire adieu aux vagabondes chimères, il fallut fermer quelques échappées à la folle du logis. Cependant André demeura poëte. Au bout d'un an de mariage, comme il fallait nourrir sa naissante famille, il se résigna à une obscure école de village, ne sachant quel meilleur parti prendre. Il avait songé à tenter la fortune ailleurs; mais c'était une nature timide, aimant le silence , fuyant l'éclat , se contentant de peu,
pourvu qu'il y eût toujours du soleil et de la rêverie.
J'ai connu André Durand maître d'école de Montigny. C'était alors un beau vieillard plein de douceur et de patience; sa figure sillonnée avait surtout l'empreinte de la résignation. Je le voyais aller un peu trop souvent au cabaret : il n'était pas heureux sous son toit. Tl avait été faible pour ses enfants, et ses enfants, suivant son expression, versaient beaucoup d'amertume dans son verre. Sa femme, presque toujours malade, était devenue méchante et raisonneuse. En un mot, il lui fallait vivre seul, n'ayant personne pour comprendre sa belle et bonne nature. Et à soixante ans, au lieu d'aller chercher la solitude dans le Bois-aux-Loups, dans les ombres du beau temps passé, il la cherchait au cabaret, en face d'une bouteille babillard e.
J'ai revu André Durand Tan passé, aux neiges de décembre. 11 m'aborda avec un sourire. Il avait lu je ne sais quel mauvais livre de moi. « Mon jeune ami, me ditil en hochant la tête, vous saurez que je ne suis pas si maître d'école que j'en ai l'air ; il ne m'a manqué qu'un libraire pour être poëte comme tant d'autres. Ne riez pas de cette confession que je n'ai faite à personne. Oui, j'aj gardé précieusement dans mon cœur le secret de ma poésie ; j'ai chanté tout bas et tout seul ; nul n'a trouvé à redire à mes chansons. Ahl mon Dieu ! quand je songe à ces belles saisons de ma vie que j'ai passées au fond d'un bois! »
Il soupira et pencha son front rêveur. « Venez, venez avec moi ! reprit-il avec feu ; il fait un beau jour d'hiver ; aussi bien, il faut que j'y retourne avant de mourir, et je n'ai pas grand temps à perdre ! Si j'attendais au printemps, il serait trop tard peut être. »
Nous allâmes ensemble au Bois-aux-Loups. Une fois la lisière franchie, il s'appuya contre un vieux chêne, secoua la neige qui couvrait ses sabots, et, regardant le toit blanchi du château : « Ah ! oui, dit-il, oui, j'ai été poëte aussi. » 11 y avait dans sa voix toute une révélation, t Hélas! reprit-il, ma première muse, ma seule muse m'a fui trop tôt! Vous devinez? C'était mademoiselle de Froidmont. Elle s'était mariée à son cousin de Bussy. A peine si je l'ai vue trois fois pendant un demisiècle. Mais, que dis-je? ne l'ai-je pas vue mille fois par jour dans cet autre monde imaginaire où les pauvres poètes se réfugient avec tant de bonheur? » Le vieux maître d'école me regardait d'un oeil attristé. c-A la bonne heure, dit-il, vous me comprenez, vous! » Il me raconta, tout joyeux, ses enfantillages poétiques; il me récita ses premiers vers; il me confia son histoire d'amour. Tout cela était simple et de bonne foi ; j'écoutais de tout mon cœur. Quand il eut fini, il regarda encore autour de lui. A la vue de la neige et des branches dépouillées : « Ah ! me dit-il en tendant les bras vers l'ombre de sa jeunesse, ayez toujours vingt ans; songez que l'hiver viendra pour vous un jour. Viugt ans! Tamour, les branches vertes, la poésie, les oiseaux qui chantent, les roses qui fleurissent ! et puis Lucy qui vient un soir, comme une fée, montrer sa douce image à travers les noisetiers! »
Le vieux maître d'école essuya deux larmes. Ne restons pas ici plus longtemps, car je n'aurais bientôt plus la force de retourner à Montigny ; je veux mourir en bon chrétien et reposer dans le cimetière, à côté de tous ceux dont j'ai chanté le Deprofundis. »
Nous retournâmes à Montigny tout en feuilletant le chapitre des souvenirs.
C'est la dernière fois que le maître d'école a été dans le Bois-aux-Loups. Il est mort assez doucement à la fin de Thiver, quelques jours après m'avoir écrit une petite lettre qui finit par ces mots : « Je ne vous oublierai pas là-haut, mais n'oubliez pas ici-bas le vieux maître d'école; dites à vos beaux esprits qu'il y avait un poëte là où fut mon cœur. »
If