‹ Philosophes et comédiennes (volume 2)Chapitre 3 sur 31 · PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION

Ce livre a été heureux. Jeté à la mer en pleine vague politique, il a pris le bon vent — et la bonne critique. — La France, tant calomniée par les faiseurs de livres, est toujours bonne aux livres, — quand ils se font avec un peu d'étude, ou d'esprit, ou de passion, ou de poésie. En réunissant sous le même regard, dans un apparent désordre, vingt figures rayonnantes prises au vif dans tous les temps, j'ai pensé qu'on sentirait là, sous la main, battre le cœur humain à toutes les joies et à toutes les douleurs. — Tai pensé que, par des peintures très-variées de ton, de style et de sentiment, racontant les cent et un drames attrayants de lart et de la passion, on pourrait enseigner à ceux qui rient et à ceux qui pieu-

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vent la philosophie ou plutôt la comédie de la vie telle que Dieu V écrit dans Unis les esprits ; — seulement Dieu écrit en hébreu, — et combien peu qui savent lire cette langue primitive!

Comédie-Française. — Deuxième reprhenlalion de Philosophes et Comédiennes, drame épisodique en un volume, par M. Arsène Houssaye *.

Le vrai drame de cette semaine ne s f est joué sur aucun tliéâtre. Pour le représenter il n'a fallu ni les homélies du père noble, ni les mélancolies du jeune premier, ni les dentiers osanores de V ingénue, ni les épaules emmaillotées de la soubrette, ni aucune des équivoques de la passion psalmodiée au centre d'une nature peinte à la brosse, ni aucun des artifices de la laideur réliabilitée sous Véclair d'un soleil hydrogène. Un seul artiste a suffi pour la mise en scène, imprésario sans privilège, comédien sans études préalables au Conservatoire t Et cependant, le drame s'est joué en mille endroits, et il a été V intermédiaire de toutes nos folies amoureuses ; et comme cette couronne d'Anacréon qu'on ne pouvait toucher sans se prendre à chanter sur le rhythme du vieillard de Céos> le drame de cette semaine provoque tous ceux qui ont vingt ans aux vers et aux lumineuses con-

1 A propos de la seconde édition des Philosophes et Comédiennes , If. Philoxine Boyer écrivait dam f KyÉNMFNr, sous la rubrique de Semaine théâtrale, ces pages de lumineuse critique que l'éditeur veut réimprimer ici.

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fidences avec ce titre incertain et charmant : Philosophes et Comédiennes !

Philosophes et comédiennes ! Toute V histoire du monde moderne en ces deux mots. Les jeunes folles qui domptent les vieux sages, tous les Merlin et toutes les Viviane, tous les Faust et toutes les Marguerite, tous les Antonio et toutes les Aquilina, tous les Gringoire et toutes les Esmer aida; les hommes du Portique et de V Académie, sont tous là, forant la clef avec laquelle ils pensent ouvrir le domaine de Dieu, avec laquelle ils ouvriront seulement le réduit des femmes de la comédie.

Philosophes et comédiennes ! c'est-à-dire la révolution tout entière t c'est le dix-huitième siècle, apprenez-le dans ce drame de M. Arsène Houssaye ; c'est le dix-huitième siècle philosophique qui a inauguré la royauté des filles de théâtre. Il fallait organiser dans toute les âmes un écho sonore prêt à répondre, le jour où éclaterait sur le monde la forte voix de la Bastille écroulée. Pour cette entreprise pleine de terreur la Providence avait besoin de ces sourires. La nécessité intelligente dressa les Omphales du théâtre à énerver dans leurs petits bras roturiers les Hercules de cette noblesse condamnée qui n'avait pas travaillé selon ses vues, à dédorer toutes les nuits un blason superbe sous le frottement de leur mule de satin rose. — V alcôve de mademoiselle Clairon, c'est peut-être r antichambre de la Constituante. — La monarchie des Bourbons s'en allait : place donc à Foligarchie de ces insolentes créatures qui ruineront le Directoire, qui dépraveront l'Empire, qui empoisonneront Veau bénite de

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la Restauration, qui referont à leur ressemblance la société de 1830, et qui, même encore aujourd'hui, avec leurs couronnes de strass et leurs élégies de convention, trouvent moyen de conquérir lés deux trésors qui sont tout désormais : les diamants des ambassadeurs de Vlnde et les vers des •poètes de Paris.

M. Arsène Houssaye a composé tout ce roman des Philosophes et Comédiennes avec ce sentiment vif et profond d'un Cagliostro littéraire qui a dansé le menuet avec ma* dame de Pompadour et valsé avec mademoiselle Rachel ! Il sait les récits d'hier et d'avantliier, et il les dore avec les reflets d'aujourd'hui, avec les aurores de demain! Il peut, comme U veut, nicher les œufs à demi couvés de l'amour sous le péplum de Sapho, sous la robe à ramages de madame de Parabère, ou sous le corsage changeant de cette fée parisienne par qui vécut et par qui mourut le pâle rêveur du Vermandois , l'homme aux mains pleines de roses, pleines d'or et pleines de

Cest bien là le ménétrier qui, sur les sommets de son brocken français, a le droit d'entraîner, au courant de la ronde des fantômes, Aspasie sur le sein de Platon le prophète, Madeleine Gaussin au bras de Bagnole l'étudiant! car lui-même, en d'autres rencontres, a Umrbilr lonné dans des chœurs, enlaçant ces adorables prêtresses des passions qui portent dans l'âme le sentiment de la poésie des hommes et dans le regard l'expression de la poésie de Dieu! Il vous a connus, il vous connaît encore, sphynx caressants et terribles en qui réside le secret de

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nos sublimités et de nos misères, toi, qui es marte, la plus aimée peut-être en ce siècle d'amour; et toi, qui tâches en vain d'oublier, sous les ombrages bien plantés de ta villa, avec les triomphes que tu répudies, le diplomate qui s'abîma d'extase à tes pieds; toi aussi, Lucinda, qui écrit des proverbes, et toi, Perdita, qui mets Vorthographe seulement le jour où tu trempes ta plume au cœtir déchiré de tes amants!

Pour ma part, fai regretté un chapitre dans ce livre, et non pas celui qui eût été le moins curieux et le moins touchant :je veux dire V épopée intime de F auteur. Je prétends un jour ou Vautre combler la lacune. philosophie ! ô comédie l V amant de Cécile qui sort de son moulin, sur son dos son violon brisé, dans son cœur Cécile qui s'en va, déjà Ninon qui vient, aboutir à ces bureaux dorés dé la maison que constitua Molière et que destitue F école du bon sens ! Comme, aux premiers abords, on s'afflige à voir empêtré dans les soucis de cet autre roman comique ce panthéiste qui a béni avec une autorité si certaine les noces sacrées de Vintélligence qui aspire et de la matière qui conspire; ce découvreur quia remarqué la branche de buis sacré sous lesrideaux des courtisanes et les contes drolatiques de Balzac sur la table de nuit des pensionnaires ; ce voyageur intrépide qui a hanté les carnavals de Venise et les kermesses d'Anvers, les hauteurs populeuses du Vésuve et les solitudes de la rue de ChateaubiHand ; ce professeur sans fende qui a su améliorer, en le répétant, le bavardage de ces oiseaux jaseurs qui trouvaient bon souper, bon gîte et le reste au boudoir de mademoiselle Guimard ou au

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salon de madame de la Popelinière ! — Mais bientôt l'illusion et le contentement reprennent le spectateur attristé ! Le directeur, dont le protectorat fut affligé par tant de chefs-d'œuvre morts au soleil levant de la rampe, n'a pas compromis un instant dans ces épreuves sa bonne humeur, son élégance prédestinée, sa faculté étemelle de jeunesse.

Rien n'y fera! Malgré celui-ci et malgré celle-là, il gardera le don liarmonieux, Finstinct profond de ces commandements de l'amour que l'étrangère de Mantinée promulguait à Socrate ! Et plus tard, au déclin des ans, s'il resonge aux comités de lecture provisoires et aux sociétaires perpétuels, il aura le droit de dire comme Chateaubriand ironique, dissertant sur les salons du ministère Villèle et Corbière : « C'était bien vénérable assurément, mais je préférais l'hirondelle qui me réveillait dans ma jeunesse, et les muses qui remplissaient mes songes. •

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