TRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION
— Préface, que me veux4u ?
— Je veux dire au public, avec mes grands airs de modestie, que ce livre est un chef-d'œuvre, que Fauteur y a répandu toutes les larmes de son cœur et tous les scintillements de son esprit, — à ce point que le lecteur trouvera à chaque page le secret de la science, le secret de V amour, le secret de la philosophie.
— Préface, ma mie, vous êtes une bête; cest la troisième fois que vous frappez à la porte de ce livre, vous ne savez pas ce que vous dites, allez-vous-en, car le public a beaucoup plus d* esprit que vous.
— Qui vient là?
Et comme je levais la tête, je vis une jeune fille vêtue de noir, dont la beauté éclatait à travers un léger voile, comme le soleil à travers les nues.
PRÉFACES
— Madame, pour qui êtes-vous si belle ?
— Monsieur, je viens à vous parce que j'ai lu votre livre.
Elle avait à la main Philosophes et Comédiennes.
— Est-ce que vous voudriez m" épouser, madame, comme cela est arrivé à Balzac et à Crébillon ?
— Cest bien pis, monsieur, vous avez dit : Tous sont Philosophes» toutes sont Comédiennes. Or j'arrive tout droit du couvent et je veux entrer au théâtre. ■ m
— Est-ce que c'est là la moralité de mon livre : quitter la cellule pour la rampe ? Prenez garde, madame; vous avez bien du chemin à faire.
— Tai commencé : la sœur Théodvle m'attend dans un fiacre sans se douter qu'elle vient de me conduire à la comédie. Donc je ne vois que deux routes dans la vie : celle qui mène à Dieu, et celle qui...
La rougeur qui couvrit le front de la religieuse acheva éloquemment cette phrase. démon ! ce sont là de tes couleurs!
Elle avait relevé son voile; j'étais pour ainsi dire illuminé par une des plus belles figures qu'aient rêvées la statuaire, la peinture et la poésie.
J'avais reconnu une de ces ardentes imaginations qui ont éclaté tour à tour et tout à la fois dans sainte Thérèse et dans Adrienne Lecouvreur. Ce que cette jeune fille ne pouvait savoir du monde, elle l'avait deviné.
— Est-ce que vous avez joué Esther ou la Dame au camélias au couvent ?
PRÉFACES
— Monsieur, je n'ai jamais joué la comédie et je ne Vax jamais vu jouer.
Et pourtant elle poussait le cri révélateur du Corrége : f Et moi aussi je suis comédienne ! »
c Et moi aussi je suis philosophe ! » me dis-je.
En effet, je pouvais bien, comme M. de Voltaire à mademoiselle de Livry, lui donner une leçon de comédie. Je lui parlai le langage de la philosophie.
— Mademoiselle, il y a au Théâtre- Français une comédienne charmante et fantasque, un peu de Lavallière brouillé avec beaucoup de Ninon, unevraie fMedeMolière, qui aspire souvent à devenir une vraie fille de Dieu. Elle aussi veut être oit elle n'est pas. Comme elle est au théâtre, elle veut aller au couvent ; elle en sait bailleurs le chemin. Vous pouvez vous entendre, puisque les extrêmes se touchent.
La religieuse alla voir la comédienne. Elles se confessèrent toutes les deux, ce qui fut un peu long .
a Que vous êtes heureuse! disait la religieuse à la comédienne, tout effrayée de son sacrilège.
— Que vous êtes heureuse! disait la comédienne à lareligieuse: Dieu remplit votre cœur, les Jwmmes ne remplissent jamais le nôtre, quel que soit leur nombre. »
La comédienne fut si éloquente à parler de Dieu, et la religieuse si pittoresque dans ses aspirations vers le théâtre, ses pompes et ses œuvres, que ni Vune ni l'autw né furent convaincues.
La comédienne va donner des leçons de grande coquette
xii PREFACES.
à la religieuse, qui a promis de son côté de donner des leçons de solitude à la comédienne.
Mais pourquoi raconter cela quand f avais promis de ne rien dire jusqu'au jour des débuts de cette étrange Célimène ?
Préface, que me veux-tu ?
Ar. — H — ye.