MAISON DE SCARRON
Le siècle de Louis XIV est encore à cette lieiiro la jtliis belle page de l'histoire de France. Voltaire le dirait aujourd'hui comme il le disait il y a cent ans; car un beau siècle ne se compose pas seulement de belles actions ou d'héroïques conquêtes; un beau siècle, c'est celui qui enfante à la fois de grands capitaines et de grands philosophes, de grands poètes et de grands artistes. On dira toujours le siècle de Périclès, d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV. On ne dira jamais le siècle de Napoléon, parce que sous Napoléon il n'y a eu qu'un homme digne du bronze ou du granit pour cette fière et hautaine muse qui s'appelle l'Histoire. — Cet homme, c'était Napoléon. — J'aime mieux la cour de Louis XIV que le soleil d'Austerlilz. A la cour de Louis XIV, je salue tout un Olympe radieux : Turenne et Condé, Malcbranche et Pascal, Corneille et Molière, Poussin et Lesueur, Mansard et Perrault. Je n'ai pas nommé tous les dieux; ainsi Puget, la Fontaine
1 LA MAISOiN
l'I Lnlly. Kl K'S (Irmi-dicux de cet ài-e d'or du i^éuie? On iiL' les compte pas.
Tout homme amoureux d'art choisit toujours un point himineux du passé pour s'y réfugier dans une galerie de ligures aimées. Les morts ne sont pas ceux qui vivent le moins. Qui peut douter de l'immortalité de l'àme, quand nous sentons vivre en nous, pour ainsi parler, l'esprit des grands hommes qui ont illustré le passé? Qui oserait dire que Molière est mort? Je l'ai rencontré vingt fois au détour du Théâtre-Français. Et la Fontaine, qui ne Ta vu par la rosée et le thym étudier la comédie humaine en plein théâtre rustique , ou prenant le chemin le plus long pour aller à l'Académie?
il y a même quelques figures — des figures de femmes — qui n'ont transmis que le souvenir de leur beauté et qui sont Tadoration des siècles futurs. — Qui n'a été amoureux — plus ou moins — de la Fornarine, de Violante, de madame de la Vallière ou de la marquise de Pompadour? Celle que vous poursuivez au bal ou à l'église estelle plus vivante pour vous que ces apparitions toutes rayonnantes?
Madame de Maintenon ne nous apparaît pas ainsi; ses rosaires de buis ont éloigné d'elle beaucoup de beaux esprits. On ne savait trop comment la hanter. Est-ce une héroïne de roman? Est-ce une sainte Thérèse? Est-ce une favorite du sérail de Versailles? Est-ce une reine de France et de Navarre? Elle avait quelques partisans; on ne comptait pas ses ennemis. J'avoue qu'en voyant son portrait gravé par Mercuri, je suis un partisan : mais ce portrait d'après Pelitot est-il un portrait pris sur le vif en pleine nature et en pleine vérité? C'est une beauté
fière et cliarniaiite, robuste et di'lieale. Depuis la Psyché de Praxitèle, on ne s'est jamais mieux eoilïé en ce monde; sainte Thérèse n'avait pas un eou si savoureux et une épaule si somptueuse. Mais la volupté de l'épaule et du eou est corrigée par un accent d'orgueil qui règne sur la figure : l'esprit a dominé le cœur. Telle qu'elle est, on l'aime, fùt-on Louis XIV, le roi qui se croyait dieu.
Vous n'avez pas connu, j'imagine, Agrippa d'Aubigné , l'aïeul de madame de Maintenon , dont la vie aventureuse compose tout un curieux chapitre : « On façonnait alors de I)onne heure l'esprit aux travaux de l'intelligence comme le corps aux fatigues de la guerre. A six ans, il lisait dans quatre langues; à sept ans et demi il traduisait le Cr'iton de Platon; à dix ans, son père, le vieux soldat huguenot, lui disait, en passant à Amhoise, à la vue des tètes des conjurés encore suspendues aux créneaux de la ville : Les bourreaux, ils ont décapité la France! Et posant la main sur le front de l'enfant : Mon fils, il ne faut point épargner ta tète après la mienne pour venger ces chefs pleins d'honneur; si tu t'y épargnes, tu auras ma malédiction, » Voilà à quelle école robuste étudiaient les liommesqui préparaient le siècle de Louis XIV. Nous renvoyons aux Mémoires de d'Aubigné, homme d'esprit par excellence qui prenait toute liberté de parole. Au retour d'une périlleuse mission, le roi de Navarre lui donna son portrait. C'était tout ce que pouvait donner un roi de Navarre. D'Aubigné écrivit au bas du portrait :
Ce prince est d'clrangc nnlure, Je ne sais qui diable la fait; Ceux qui le servent, en effet, Il les récompense en peinture.
On l'appelait riionimc à la nulc probité, celui qui écrivait ainsi à Henri IV : « Sire, votre mémoire vous reprochera douze années de mes services et douze plaies de mon corps; elle vous fera souvenir de votre prison et de la main qui en a rompu les verrous, laquelle est demeurée pure en vous servant, vide de vos bienfaits, exempte de corruption, tant de votre ennemi que de vousmême. )i Voilà quels étaient alors les serviteurs de la royauté. C'est qu'alors on croyait à Dieu et à son âme. A l'heure de la mort, d'Aubii;né, sollicité de prendre quelque nourriture, disait à sa femme : « Ma mie, laissemoi aller en paix ; je veux aller manger du pain céleste. » Telle vie, telle mort.
On respire dans tout ce xvii« siècle je ne sais quoi de vivilianl pour le cœur. On se croirait volontiers dans une forêt de chênes vigoureux et chenus sous un ciel azuré. Aujourd'hui la forêt nationale est bien déchue : quelques arbres rabougris, clair-semés sur un taillis bruyant, sous un ciel orageux. Au xvii^ siècle, les hommes étaient plus enracinés dans leurs vertus ou dans leurs vices, la sève courait plus généreuse. Ainsi, trouvez-moi aujourd'hui une rude probité pareille à celle d' Agrippa d'Aubigné, ou un vice audacieux et persistant comme celui de sou fils, Constant d'Aubigné, le père de madame de Maintenon. Ce Constant d'Aubigné était un coquin merveilleusement empanaché dans les sept péchés capitaux. Molière et Rembrandt seuls eussent osé s'emparer de cette pompeuse figure; voyez ce curieux fragment des Mémoires d'Agrippa : « Comme Dieu n'attache pas sa grâce à la chair ni au sang, mon fils Constant ne ressemble pas à son père, quoique je l'eusse élevé avec autant de dépense
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que s'il avait été un priuce. Ce misérable, s'étant d'abord adonné au jeu et à rivrognerie, acheva de se perdre dans les musicos hollandais, parmi les filles de joie. Après quoi, il se maria à une malheureuse qu'il a depuis tuée. Voulant le tirer de la cour, où il continuait ses débauches, je lui lis donner un régiment, mais rien ne pouvait brider la passion de cet esprit volage, li])crtin et audacieux; il retourna à la cour, où il perdit au jeu vingt fois plus qu'il n'avait vaillant. » Il jouait sur l'honneur, mais c'était jouer sur un fantôme. Il ne lui restait plus qu'une chose, sa religion : il la vendit. Sans feu ni lieu, sans foi ni loi, il retourna vers son père pour le dépouiller de ses deux places de Maillezais et de Doignon. Agrippa, ne pouvant croire à tant de perversité, lui donna^le commandement de Maillezais, croyant avoir affaire à un coquin, mais au moins à un protestant, car le fils avait abjuré en secret sa religion pour ne pas donner l'éveil et trahir plus à son aise. Maillezais devint bientôt, sous le commandement de Constant d'Aubigné, « un brelan public, pavé de femmes de mauvaise vie, et une vraie boutique de faux monnayeurs. » Il vendit son Dieu, il vendit son père, il vendit tour à tour ce qu'il trouva à vendre. Agrippa le déshérita et le maudit. Qu'importe! il lui restait quelque chose à vendre : la France. Il noua des intelligences avec le gouvernement anglais; mais cette nouvelle trahison le lit emprisonner. Voilà pourquoi Françoise d'Aubigné, marquise de Maintenon, naquit dans la prison de Niort (1055). Constant d'Aubigné avait toujours trouvé une planche de salut dans ses naufrages. Ainsi, mademoiselle de Cardillac, lille de Pierre de Cardillac et de Louise de Montalembert. s'était éprise de lui et l'avait épousé pour
ses tleliors clievaloresqucs. Si, d'ailleurs, il avait tous les crimes, il étail brave et galant. Il mangea le bien de sa seconde femme, l'aima avec passion, la malmena comme une «'ourtisane, mais ne la tua pas comme la première. Mademoiselle de Cardillac vécut, mais à quelle condition? dans les prisons ou en exil; aussi, comme dit M. de Noailles, « elle avait le sérieux que donne le malheur. Son exemple était la meilleure leçon de vertu. » Madame de Villette, sœur de Constant d'Aubigné, plus touchée encore de sa misère que révoltée de ses crimes, vint à la prison de Niort prendre ses trois enfants, qu'elle emmena dans son château de Murçay. La petite Françoise eut la même nourrice que sa fille. La pauvre madame d'Aubigné se croyait maudite de Dieu et des hommes, puisque, dans la prison même où elle priait et raccommodait les chausses de son mari, Constant d'Aubigné fabriquait de la fausse monnaie. Elle écrivait à madame de Villette avec un profond sentiment de misère et d'abaissement : a Je crains fort que cette pauvre petite galeuse ne vous donne bien de la peine ; Dieu lui fasse la grâce de s'en pouvoir revancher. )> Singulier contraste du berceau et de la tombe : celle qui naissait en prison et vivait de charité devait mourir la femme de Louis XIY! — Si on eût dit cela à la mère, — la pauvre mère qui n'avait pas même de lait dans ses m.amelles!
Françoise d'Aubigné n'oublia jamais la sollicitude toute maternelle de sa tante; elle disait plus tard, quand on voulait lui faire abjurer le calvinisme : « Je croirai tout ce qu'on voudra, pourvu qu'on ne m'oblige pas à croire que ma tante de Villette sera damnée. )>
Vn mot encore sur son père. Il fut élargi, et passa,
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avec sa m^re et ses enfants, à la Martinique. Cet liomnu', qui avait tant de fois lassé la fortune, la ressaisit encore une fois; mais, à peine redevenu riche, il joua et perdit tout. Il ne laissa à sa femme que le lit où il mourut. 11 fallait revenir en France. On revint à la grâce de Dieu. Au moins le navire de la famille s'était allégé en laissant là-bas ce malheureux Constant d'Âubigné, que les sévères leçons du mal n'avaient pu convertir au bien.
ï)êp le roman avait glissé ses pages invraisemblables dans la vie de Françoise d'Aubigné. A la Martinique, elle faillit, comme Alexandre, être dévorée par un serpent; dans la traversée, elle fut sur le point d'être jetée à la mer, parce qu'on la croyait morte; quand sa mère lui donna le baiser d'adieu, elle étendit les bras et rouvrit les yeux. Ce n'est pas tout : le vaisseau qui la portait fut assailli par les corsaires. Je ne parle pas des diseuses de bonne aventure qui lui prédirent sa royauté. — Qui n'a sa royauté, ici-bas, ne fût-ce que pendant une heure? Les sibylles ont toujours raison.
Au retour en France, mademoiselle Françoise d'Aubigné fut encore recueillie par madame de Yillette, qui était demeurée protestante, autant par respect pour son père que pour Calvin. Françoise suivit la religion de sa tante.
A cette époque, où la république céleste était la seule politique, on s'occupait beaucoup de conversion. Madame de Neuillant, parente de madame d'Aubigné, obtint un ordre de la cour pour retirer Françoise des mains toutes maternelles d«^ madame de Yillette. Françoise pleura beaucoup ; le château de Murçay était, pour ainsi dire, son pays natal. Enfin elle partit pour suivre
madame de NeuillaiU ; mais, en partant, elle ne laissa pas sa foi en chemin. Elle s'y attacha avec opiniâtreté. On employa d'abord les caresses, ensuite les humiliations, on la confondit avec les domestiques. Ce fut Cendrillon, ce fut Margot; on la condamna à garder les dindons. N'a-t-elle pas dit quelque part : a Je commandais dans la basse-cour, c'est là que mon règne a commencé. » Celle qui s'éleva jusque sur un trône, on pouvait la voir alors tous les matins a un loup sur le visage pour conserver son teint, un chapeau de paille sur la tète, une gaule dans la main et un petit panier à son bras. On l'envoyait garder les dindons avec défense de toucher au panier avant d'avoir appris par cœur cinq quatrains de Pibrac. )) Qu'y avait-il donc dans le panier? Du pain noir et des cerises. Elle mangeait les cerises seulement, et se croyait quitte en apprenant un quatrain.
Madame de Neuillant était trop enragée catholique pour s'arrêter là. Elle mit par violence Françoise aux Ursulines de Niort , d'où mademoiselle d'Aubigné fut bientôt renvoyée, madame de Neuillant refusant de payer la pension d'une huguenote. Elle retourna à sa mère, qui n'avait pas encore essuyé ses larmes ; « Quand je revins chez ma mère, qui était très-bonne catholique, elle me mena à la messe et me voulut forcer à me mettre à genoux devant l'autel; mais moi, aussitôt, j'y tournai le dos; autant de fois qu'elle. m'y remettait, je recommençais, persuadée que c'était idolâtrie que d'adorer Jésus-Christ dans l'hostie. )) Madame d'Aubigné conduisit cette enfant rebelle aux Ursulines de Paris, où (( la plupart des religieuses firent leur scène en me voyant : l'une s'enfuyait épouvantée, l'autre me faisait la grimace, celle-
ci me promettait un Agnus. )> Aux Ursulines de Paris, on eut le bon esprit de ne pas contraindre mademoiselle d'Aubigné; dès qu'elle fut libre, elle vit la lumière et abjura.
Mademoiselle d'Aubigné sortit du couvent pour entrer dans le monde par la porte de Scarron.
Scarron, qui était du peuple, qui souffrait et qui riait, le cul-de-jatte burlesque, mais spirituel, qui épousa Françoise d'Aubigné, — laquelle épousa Louis XIY, — a protesté gaiement contre les grandeurs visibles de la terre par les grandeurs invisibles, — contre la naissance par l'esprit, — contre l'hùtel prétentieux et romanesque par la maison tout illuminée par la liberté de pensée. Voiture, à l'hôtel Rambouillet, s'emmaillotait dans les langes de la tradition; Scarron, à son humble foyer, entre Marion Delorme et Ninon, riait un peu des gens de cour qui venaient « écouter. » — Moi aussi j'ai un marquisat, disait-il aux grands seigneurs, le marquisat de Quinet. (Quinet, c'était le nom de son libraire.)
Les gens de lettres qui « se groupaient autour de Scarron étaient Ménage, Pelisson, Scudery, Benserade, Sarrazin, — son voisin, -- Marigny, Segrais, Saint-Amand. Plusieurs de ces poètes n'étaient ni assez bien famés, ni assez de mise pour se présenter à l'hôtel Piambouillet. Voilcà à peu près les canailles delà maison du cul-de-jatte; mais, en même temps, on voyait à sa cheminée ou à sa table le maréchal d'Albret, le duc de Vivonne, le marquis de Sévigné, le comte de Grammont, Coligny, Mortemart, Beautru, la Sablière, vingt autres hommes de la plus belle compagnie. Les femmes, par exemple, ne voulaient pas disputer la place à Ninon ou à Marion. Les raf-
iinés qui voulaient voyager sur la carte de Tendre allaient à riiotel Rambouillet.
Dans cette maison du cul-de-jatte, où l'on riait et où l'on soupait beaucoup, on vit un soir apparaître une jeune fille de quinze ans « déjà belle, mais timide, et qui se mit à pleurer en entrant, embarrassée de sa robe trop courte. » Elle arrivait de province, où elle n'avait pas suivi les modes de la cour. Sa mère la conduisait. La jeune lîlle ne parla qu'avec ses beaux yeux : tout le monde comprit cette éloquence du cœur. Scarron fut attendri jusqu'aux larmes. On avait nommé madame et mademoiselle d'Aubigné; Scarron eut beaucoup d'esprit selon sa coutume. La jeune fille fut bien plus émerveillée de cet esprit original, qui osait s'élever au-dessus des préjugés, que des beaux airs des gentilshommes qui ce soir-là posèrent pour elle. On voit que, dès le début, l'esprit chez elle envahit le cœur.
Madame d'Aubigné retourna en Poitou avec sa fille. Elle y mourut bientôt. Françoise d'Aubigné se trouva toute seule, sa tante de Yillette étant morte. Elle fut contrainte d'aller vivre encore chez sa tante de Neuillant : « madame de Neuillant, qui, quoique sa parente, la laissait toute nue par avarice, » dit Tallemant des Réaux. Décidément la préface de la vie de Françoise d'Aubigné n'était pas engageante.
Elle avait, outre Scarron, laissé à Paris une âme sympathique, mademoiselle de Saint-Ilermant; elle lui écrivit de Niort : « Je ne suis contente ni de mes expressions ni de mes pensées; si je ne me sers pas de vos plumes, je ne dis que la moitié de ce que j'ai à dire ; je vous pro-mets l'autre moitié quand j'aurai autant d'esprit que
M. Scarron. » Françoise d'Aiibigné s'était trompée de porte à son voyage à Paris : c'était à l'hôtel de Rambouillet qu'elle devait entrer.
Scarron vit cette lettre, il y voulut répondre : « Mademoiselle, je m'étais bien douté que cette petite fille que je vis entrer il y a six mois dans ma chambre, avec une robe trop courte, et qui se mit à pleurer, je ne sais pas bien pourquoi, était aussi spirituelle qu'elle en avait la mine, et je ne puis m'imaginer pour quelle raison vous avez apporté autant de soin à cacher votre esprit que chacun en a de montrer le sien. » Ce fut la première lettre un peu galante que reçut Françoise d'Aubigiié. On voit qu'elle a bien décidément commencé par Scarron comme elle a fini par Louis XIV.
Elle en trouva d'autres sur son chemin ; par exemple, tout au début, le chevalier de Meré, qui avait la prétention de donner de l'esprit aux femmes. Madame de Lesdiguiéres, on le sait, lui avait dit : « Je veux avoir de l'esprit. — Eh bien! madame, vous en aurez, » lui avait-il répondu. Or, il ne donnait ni esprit ni amour. Françoise d'Aubigné voulut bien lui laisser croire qu'elle écoutait ses leçons et qu'elle lisait : « son chien de style, » suivant l'expression de madame de Sévigné; mais son vrai maître, c'était Plutarque.
Elle était revenue à Paris avec madame de Neuillant, qui la conduisit un peu dans le monde, toute fière et toute jalouse de sa beauté. Elle devint presque célèbre : on se racontait sa vie romanesque ; on la surnommait la jeune Indienne; on se demandait vers quel avenir sombre ou rayonnant s'en irait cette orpheline, si belle quand on la regardait, et si belle encore quand on l'écoutait,
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car elle parlait comme un livre charmant. Elle avait peur du couvent comme du tombeau; elle àmait Dieu, mais dans le rayonnement de la vi^; mais ell« ne voulait pas non plus rester vieille fille. Elle comprenait bien aussi qu'une femme sans dot ne pouvait épouser qu'un bel esprit retiré du monde ou un soldat né pour courir le monde. Elle avait déjà bien assez couru comme cela. Quand Scarron, qui l'aimait comme sa fille, comme sa sœur, — comme une maîtresse idéale, — lui offrit son toit comme pis-aller, elle ne s'offensa pas, et se dit sans doute qu'entre elle et Scarron il n'y aurait qu'un mariage d'esprit. Le mariage se fit en saison printanière de 1652. « Quand on dressa le contrat, Scarron déclara qu'il reconnaissait à l'accordée quatre louis de rente, deux grands yeux fort mutins, un très-beau corsage, une belle paire de mains et beaucoup d'esprit. Le notaire lui demanda quel douaire il lui accordait : « L'immortalité, répondit-il : les noms des femmes des roi^ meurent avec elles, celui de la femme de Scarron \i\rd. éternellement. « Mademoiselle de Pons prêta des habits à b mariée pour le jour des noces. Elle fut grave et digne, et changea du jour au lendemain le caractère de la maison de son mari. « Je ne lui ferai pas beaucoup de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup, » avait dit Scarron, mais il s'était trompé. A ce foyer, hanté par tout un monde un peu perverti, elle amena la vertu, mais la vertu qui a dix-sept ans et qui sourit dans sa grâce. Elle était de toutes les conversations et de tous les soupers de la maison; mais, comme dit son historien, a elle imposait le respect sans gêner le plaisir, » et, selon madame de Caylus, (( elle passait- ses carêmes à manger un hareng
au bout de la table, parce qu'elle avait compris qu'une conduite moins exacte et moins austère, à l'âge où elle était, ferait que la licence de cette jeunesse n'aurait plus de frein.
Dès le lendemain des noces, elle commença le métier de femme savante ; mais ce fut avec une grâce et une réserve dignes de louanges. Elle était tout à la fois l'écolière, le critique et le secrétaire de Scarron, mais elle était en même temps sa femme toute dévouée. Quand il souffrait, elle était là, comme quand il débitait de l'esprit. Elle apprenait l'espagnol, l'italien et même le latin; mais elle apprenait aussi la vie. Peu à peu, dans la maison, la royauté de Scarron s'effaça devant l'éclat de la sienne. On ne vint plus pour lui, mais pour elle. « Elle avait, dit M. de Noailles, acquis un charme infini de conversation ; et tout le monde sait le mot du domestique qui, un jour, à table, vint lui dire à l'oreille : — Madame, encore une histoire, le rôti nous manque aujourd'hui. »
Scarron n'était pas plus riche depuis son mariage. Le rôti manquait souvent. Il n'en voulait pas moins vivre en grand seigneur. Il se donnait même, comme Scudery, les airs de protéger les arts. Une lettre de Poussin nous apprend que dans la tempête de la Fronde ce grand artiste peignit deux tableaux commandés par Scarron : Une fête de Bacchus et une Fête de l'Amour. Mignard était un ami de la maison. Scarron lui commandait aussi des tableaux. Il fit le premier et le dernier portrait de madame de Maintenon, en 1659 et en 1694. De ces deux portraits, c'est malheureusement le dernier que nous connaissons. « Nous ne la connaissons que vieille, dit M. de Noailles; nous nous la figurons toujours dans sa robe
fouille morte et dans sa coiffe, dévote et sévère ; régenté de la cour devenue sérieuse comme elle. » Mignard l'a peinte en sainte Françoise, noble et digne, mais sombre et chagrine, sans que le rayon de sa jeunesse éclairât cette face rembrunie. C'est comme le Voltaire des peintres et des sculpteurs, qui est le vieillard cacocliijme, charge lie quatre-vingts hivers. Ceux que la gloire a touchés au front ne nous apparaissent que couronnés de lauriers et de cyprès. Il n'y a que les ligures idéales, — ou celles que la mort a moissonnées dans la fleur, qui nous apparaissent couronnées de roses et de violettes.
Il y a encore un portrait de madame Scarron par mademoiselle de Scudery, qui, sous le nom de Lyriane, la met en scène dans Clélie : a On ne pouvait rien lui comparer sans lui faire tort. Elle était grande et de belle taille, mais de cette grandeur qui n'épouvante point. Elle ne faisait pas la belle, quoiqu'elle le fût infiniment. Son esprit était fait tout exprès pour sa beauté. »
Madame Scarron vivait dans sa maison ; d'abord , comme écrivait Scarron à M. de Villette, « elle est bien malheureuse de n'avoir pas assez de bien ni d'équipage pour aller où elle voudrait. « Ensuite Scarron lui-même la retenait à son lit. Elle s'affermissait de plus en plus dans sa vertu, comprenant bien que c'avait été son seul bien et que ce serait son seul refuge. Yillarceaux l'aimalt-il sans qu'elle s'inquiétât de son culte '? On a voulîï mettre en doute cette vertu presque singulière dans sort entourage, mais elle a pour elle cette méchante langue de Tallemant, qui dit : « Madame Scarron est bien reçuef partout, mais jusqu'ici on ne croit pas qu'elle ait fait le saut. ï>
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Je penche à croire qu'entre Scarron et Louis XIY il y a quelque trait d'union, Villarceaux, par exemple. Ninon, interrogée sur cette vertu sauvage, répondit : « Je ne sais rien, je n'ai rien vu, mais je leur ai souvent prêté ma chambre jaune, à elle et à Villarceaux. » Or, Villarceaux était dangereux à voir de si près, lui qui était parvenu à enchaîner à la campagne Ninon trois ans durant, — trois ans durant !
Circonstance aggravante ! Madame Scarron voyait beaucoup Ninon. Je sais bien qu'elle fréquentait bien plus l'esprit que la personne, — comme avec son mari, — mais l'esprit a aussi ses jours de curiosité coupable ; l'esprit aime à juger le cœur, et il aime à juger sur l'expérience. Madame Scarron, voyant Ninon aimée et recherchée dans le beau monde, après plus de trente ans de folies amoureuses, avait devant les yeux un exemple fatal, d'autant plus fatal, que Ninon, livre charmant toujours ouvert, n'avait pas consacré une seule page au repentir.
Quoi qu'il en soit, passons. Adm.ettons, comme elle l'a dit plus lard à son frère, qu'elle n'a jamais été mariée. Crovons-la auand elle écrit : k Mon cœur est libre, veut toujours l'être, et le sera toujours. » -^
J'aimerais mieux que sainte Françoise d'Aubigné se fût attardée un soir d'été, ne fût-ce que pendant une demi-heure, dans la forêt des passions touffues et mystérieuses, comme saint Augustin et sainte Thérèse; on n'est pas savante, on n'est pas femme si on n'a jamais été mariée. Sainte Thérèse disait du diable : « Le malheureux, il ne sait pas aimer! » Je suis tout prêt à plaindre ainsi madame de Maintenon si elle n'a pas aimé. j
Scarron mourut en stoïcien après quelques succès bruyants. On l'enterra sous l'épitaplie qu'il s'était faite, et il ne fut plus question de lui K « Il se fit sur cette tombe, dit éloquemment le duc de Noailles, un long silence. Personne n'osa rappeler son nom devant les destinées qui élevèrent madame de Maintenon si haut. » L'heure solennelle du règne de Louis XIY venait de sonner, toutes les grandeurs de la France montaient déjà sur le trône. Louis XIV , qui croyait que toutes les passions de la France battaient dans son cœur, allait dire bientôt : L'Etat, c'est moi, parce qu'il voyait partout autour de lui la bravoure et le génie. C'était le beau temps où il reconduisait à bride abattue mademoiselle de Montpensier au Luxembourg, dépassant les gardes et disant à Mademoiselle : « Que je serais aise que les voleurs nous attaquassent! »
La veuve de Scarron ne fut pas de ce beau temps-là. Quand elle arriva à Louis XIV, les chevaux du roi ne prenaient plus le mors aux dents. Ne la suivons pas plus loin. Pour les uns, elle monte, elle monte, elle monte toujours : pour nous, elle descend du haut de sa beauté et de son esprit. D'ailleurs l'histoire de madame de Maintenon, vieille et dévote, tout le monde la sait, car c'est presque de l'histoire de France. Dans sa jeunesse, elle a illuminé d'un sourire les douleurs de Scarron; devenue vieille, elle a couvert d'un masque sévère la dignité royale.
^ Voici cette épitaphe touchante et digne de l'antique :
Passants, ne faites pas de bruit, De crainte que je ne m'éveille, Car voila la iireniièrc nuil Que le pauvre Scarron soanneille.
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Louis XIV croyait perpétuer sa jeunesse , comme tous ceux qui ont été jeunes de bonne foi. Il y a toujours eu deux hommes en lui : le demi-dieu descendu de l'Olympe et le gentilhomme ardent aux aventures.
On a, dans ces dernières années, beaucoup trop jui^é Louis XIV comme danseur de ballets. Alexandre, dans un festin , avait touché du luth avec la grâce d'Orphée : (( N'es-tu pas honteux de jouer si bien? « lui dit Philippe. Ce beau mot de Philippe ne supprime pas un rayon à la gloire d'Alexandre. De même, l'historien a beau s'irriter contre la danse de Louis XIV, il ne peut supprimer une seule de ses conquêtes. Nous ne sommes pas d'ailleurs tout à fait de l'opinion d'Antisthène, qui disait, après avoir entendu un beau joueur de flûte : « Isménias est un jeune homme de rien, sinon, ce ne serait pas un excellent joueur de flùle. » Soyons un peu moins Spartiates, au souvenir de ces dieux de l'Olympe qui ne dédaignaient pas les joyeuses fêtes de l'esprit.
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