‹ Philosophes et comédiennesChapitre 18 sur 68 · LARMES DU DIABLE · texte numérisé non relu

LARMES DU DIABLE

LA nu; FACE.

C'était il y a cent et un ans.

M. de Voltaire surprit un matin la marquise de Boufflers tout éplorée sous les vieux ormes de son château, où il était venu avec le marquis et la marquise du Châ-, telet.

— Voilà des larmes de Madeleine, dit-il à madame de-. Bouftlers avec son impertinence accoutumée.

— Je ne vous répondrai pas, dit la marquise sans s'in-

VOLTAIRE ET MADEMOISELLE DE LIVRY. Il)

digner — car on donnait à Voltaire le droit de tout dire; — je ne vons répondrai pas, parce que vous n'avez jamais aimé.

Voltaire se récria et fit une pirouette.

— Je n'ai jamais aimé! Âli! madame la marquise, ceci n'est pas une impertinence, mais une injure; quiconque a eu vingt ans sous le soleil a aimé; il n'y a que le diable dont sainte Thérèse ait pu dire : a Le malheureux, il n'a pas senti battre son cœur! »

— Je sais cela, dit madame de Boufflers en essuyant ses beaux yeux avec une rose fraîchement cueillie; mais voulez-vous, monsieur de Voltaire, que je vous confie un secret?

Voltaire s'approcha de la marquise en souriant.

— Ce secret , poursuivit-elle , c'est que vous êtes le diable!

— Je sais bien, dit Voltaire, sans s'émouvoir du secret , que tous les hommes comme moi ont le démon, comme on dit; le démon, c'est l'esprit, c'est le génie, c'est la folie, si vous voulez; mais croyez bien, madame, que plus on a le démon, plus on a le dieu. Le dieu, qui peut le nier? c'est l'amour. Pour moi, j'ai aimé quatre fois avec passion. Ne sa.vez-vous donc pas mes aventures? Ne me suis-je pas déguisé en sœur grise, en abbé, en mousquetaire, pour tromper les sentinelles?

— Oui , vous avez aimé Pimpette , madame de Rupelmonde , mademoiselle de Livry et la marquise du Chàtelet.

— Vous oubliez la maréchale de Villars, dit Voltaire en portant la main à son cœur.

— Oui, vous avez aimé; mais ce sont là des amours de

paravent, sans tempêtes et sans larmes, comme Pont-de- Vesle et madame du Deffant'.

Voltaire bondit comme un daim.

— Sans tempêtes! sans larmes! dit-il avec une soudaine colère; sans tempêtes! mais vous ne savez donc pas que nous ne passions jamais huit jours sans nous battre, madame du Chàtelet et moi? Ah! je ne suis pas

1 D'une excellente critique de M. Eugène Pelletan sur les Portrails du dix-huitième siècle, j'ai détaché cette page, à propos de laquelle je voudrais pouvoir dire que je prends mon bien où je le trouve :

« Quelles étranges contradictions l'amour semble toujours entasser autour de lui. On a dit depuis longtemps que les âmes faites pour s'aimer et s'unir vont toujours, par des voies mystérieuses et instinctives, se chercher à travers les montagnes, à travers les plaines, à travers les mers, à travers les horizons, reculant derrière d'autres horizons. Le contraire serait plus vrai. Les âmes faites pour se confondre dans une sympathie commune, pour garder la lidélilé comme la myrrhe dans un vase d'or, ne semblent, dans ce monde, que vouloir s'éviter ; et, sitôt qu'elles se rencontrent, chacune s'enfuit vers un pôle. Quand les dieux vinrent sur la terre, ils trouvèrent deux vieillards qui s'aimaient; mais je ne sache pas qu'ils trouvèrent de jeunes gens.

« Et encore là où nous voyons des âmes véritablement unies, longuement unies, ne nous hâtons pas de conclure que l'amour a passé par là et y a demeure. Si on pouvait dévoiler cette hypocrisie de sentiments qui ne s'est jamais avoué à elle-même ses ruses intéressées, on aurait des révélations à rendre impossibles ou faux les trois quarts des romans qui se publient, et, au lieu de faire intervenir l'amour partout, au lieu de le trouver partout, de le prodiguer partout, on verrait qu'il est un animal aussi rare, sinon aussi fabuleux, que la licorne; et, à ee sujet, écoutez l'histoire suivante.

« Tout le dix-huitième siècle a longuement admiré , exalté la constance de I^ont-de-Vesle pour madame du Deffant. De fait, ils restèrent bien cinquante ans l'un et l'autre dans li plus douce et

passionné! Et vous direz encore que je n'ai pas de passion! Mais il y a trois jours, si ce bon M. du Chàtelet n'était venu en personne mettre le holà , nous nous serions arraché les yeux.

— Je crois à vos frénésies, dit la marquise d'un air moqueur. Mais pourquoi vous battez-vous? ce n'est pas, comme cela arrive à tant de vrais amoureux, par jalousie

la plus parfaite inlimilo , au grand scandale des mœurs contemporaines , qui ne pouvaient comprendre une inclinalion si solidement enracinée. Jamais un nuage dans ce ciel limpide, jamais une broiiillerie, jamais un temps d'arrôtdans leurs amours. Les petits abbés, les philosophes de l'encyclopédie et les seigneurs de la cour en étaient si déroulés, qu'ils avaient fini par ne plus en rire. Le bon homme du DeCfant laissait tout faire avec une abnégation vraiment touchante : il étudiait la philosophie, il lisait le dictionnaire de Bayle, mais il oubliait la séparation de la page, et lisait la ligne d'un bout à l'autre, ce qui lui faisait trouver l'écrivain admirable, mais un peu trop profond. Enfin, après cinquante années de petits soins, de soupirs, de protestations, de sermons, d'épreuves, de gages de toute sorte, d'assiduité, de dévotion, de plénitude, Pont-de-Vesle et madame du Deffant se trouvèrent seuls un jour dans la chambre de celleci. Les témoins de cette constance merveilleuse et de bonheur introuvable étaient morts. Madame du Deffant, aveugle, était assise au fond de son cabinet, dans un vieux fauteuil délabré ; Pont-de-Vesle était couché dans une bergère près de la cheminée. — Pont-de-Vesle, où êtes-vous?cria madame du Deffant d'une voix mourante. — Au coin de votre cheminée, couché les pieds sur les chenets, comme on dit chez SCS amis. — i\ ftiut convenir qu'il est peu de liaisons aussi anciennes que la nôtre. — H y a cinquante ans. — Oui, cinquante ans passés. — Et dans ce long intervalle... — Jamais de rupture. — C'est ce que j'ai toujours admiré. — Mais, Pont-de-Vcsle, cela ne viendrait-il point de ce qu'au fond nous avons toujours été fort indifférents l'un à l'autre? — Cela se pourrait bien, madame.

Ci Ainsi, voilà ces amants , qui ont passé paisiblement cinquante

et par désespoir; c'est sans doute parce que vous ne pouviez pas parvenir à vous entendre sur un point de métapliysique.

Voltaire éclata de rire.

— C'est vrai, dit-il en reprenant sa figure malicieusement égayée. Je n'y avais pas songé. Mais, reprit-il tout à coup , si vous n'avez foi en mes tempêtes amoureuses, vous croirez du moins à mes larmes. Je n'en ai point versé

années en mensonges damour, et qui, un mois, un jour, une heure peut-être avant de mourir, infirmes et perclus, viennent se confesser qu'ils ne se sont jamais aimés!

« Je vous prie, mes belles dames, de ne pas trop me prendre au, mot et de ne pas me considérer comme dogmatiquement sceptique à l'endroit de l'amour. L'amour véritable est, dans mes idées, une, perfection idéale à laquelle nous devons tendre sans nul doute, et ^ laquelle nous arriverons plus ou moins, selon nos mérites. Confessons-nous entre nous, mesdames; avec un pauvre diable qui a passé le temps de ses erreurs, la confession sera sans danger, ^'est-ce pas. que l'amour n'est point, comme l'entendent les poètes, ces menteurs qui mentent au nom du ciel, une chose absolue, exclusive, éternelle? Un amour, dans la vie des femmes, est un centre que mille autres amours sans préjudice viennent grossir de leurs affluents. Elles préfèrent tel ou tel, cela va sans dire; mais cela ne les empêche pas d'écouter à l'occasion, avec un frémissement secret, le bruit de certains éperons sur le pavé, ou les romances chantées au clair de la lune sous les fenêtres, tandis que la brise de juin froisse et contracte en passant l'arôme brûlant des verveines, ou même d'examiner avea une curiosité qui n'est pas sans charme la grâce élégante des jeunes danseurs; et je ne parle pas ici des comédiens, des orateurs de renom et des chanteurs d'opéra, de tous ceux qu'après des soirées brûlantes on emporte plus ou moins dans sa nuit pour on rêver longtemps.

a C'est cette instabilité et cette contradiction des amours que l'auteur des Portraits du dix-huitième siècle a traduite, etc. )i

^iir k's beaux cheveux bruns de Pinipelte , mais comme j'ai pleuré mademoiselle de Livry! Ali! marquise, si vous saviez comme j'aimais celle-là! C'était le second amour, le plus terrible, le plus charmant.

COMMEM on DEVIEINT COMÉDIENNE.

J'avais vingt-quatre ans, j'étais célèbre déjà, j'avais Oublié Pimpette avec les comédiennes du théâtre et les comédiennes du monde. Je ne croyais ni à Dieu ni au diable, je soupais à fond tous les jours de ma vie sans m'inquiéter si le soleil se lèverait le lendemain. J'étais plongé comme un pourceau dans le bourbier philosophique de mon parrain l'abbé de Chàteauiieuf. Ninon de Lenclos, en me léguant sa bibliothèque, ne m'avait légué que de mauvais livres : c'étaient mes articles de foi.

Un jour que je n'avais rien à faire, une jeune fille se pi'ésente devant moi. Elle était si belle, que je me levai devant elle comme un point d'admiration. Par exemple, felle était vêtue pour l'amour de Dieu : une robe de belle étoffe à ramages, mais fanée depuis longtemps. La })auvre fille ne savait que me dire, et je ne savais que lui ré- {)ondre. Je la priai de s'asseoir; elle voulut rester debout.

— Monsieur de Voltaire, je venais à vous...

Elle était pâle et défaillante; je la pris dans mes bras

et l'appuyai sur mou cœur. Elle s'éloigna de moi sans se courroucer, et me parla enfin.

— Monsieur de Voltaire, je me destine au théâtre, c'est ma dernière ressource, car je n'ai plus ni père ni mère; mais avant de débuter il faut que je prenne des leçons. Vous connaissez mademoiselle Lecouvreur.

J'interrompis la jeune fille.

— Mademoiselle Lecouvreur, comme toutes les grandes comédiennes, n'a pris de leçons que de son cœur. Pourtant, si vous voulez, je vous conduirai chez elle. Mais que vous apprendra-t-elle? Elle vous apprendra à dire comme elle dit avec sa passion, et non avec la vôtre. Âvez-vous aimé?

La jeune fdle rougit et sembla interdite. Je pris mon plus doux sourire et me rapprochai d'elle.

— Croyez-moi, mademoiselle, c'est à moi à vous donner des leçons. La préface du théâtre, c'est l'amour.

Je lui saisis la main et la portai à mes lèvres avec une tendresse un peu brusque.

— Vous allez voir, lui dis-je en prenant un air déclamatoire.

Je m'éloignai de quelques pas, et je revins vers elle en lui disant d'un air passionné des vers de tragédie.

Elle prit plaisir au jeu ; d'ailleurs la pauvre fille n'avait pas le temps de faire la rebelle ; elle n'avait pas soupe la veille, et portait toute sa fortune sur son dos.

Elle avait vendu peu à peu jusqu'à ses bardes, croyant toujours qu'il y a un Dieu pour les orphelins. Elle s'était présentée à la Comédie-Française pour demander à débuter, ne sachant pas qu'il fallait pour cela la croix et la bannière. Un méchant comédien qui me savait l'oracle du

lieu eut l'idée d'envoyer vers moi cette pauvre iille. Que vous dirai-je, madame h marquise, elle eut beau s'en défendre, il fallut bien qu'elle prît avec moi une première leçon de déclamation ; leçon éloquente, car c'était mon cœur qui la donnait.

— Comment vous nommez-vous? lui demandai-je après lui avoir montré comment on parle d'amour.

— Mademoiselle Aurore de Livry.

— Un beau nom qui sera redit de bouche en bouche comme celui de mademoiselle Lecouvreur.

— Où demeurez vous (moi, je demeurais rue Cloche- Perche)?

— Piue Saint-André-des-Arts, où ma mère est morte, et où je dois plus de quatre-vingts écus. Aussi Dieu sait toutes les insultes qu'il me faut subir faute d'argent.

— Je ne vous en donnerai pas, lui dis-je, par une bonne raison : c'est que si je vous en donne vous aurez pour moi de la reconnaissance et n'aurez pas d'amour ; mais ma maison est à vous, restez-y, je vous conduirai à la Comédie; après la comédie, nous irons souper follement en belle compagnie; après souper, nous nous aimerons jusqu'au matin. Le jour venu, j'écrirai sur vos genoux quelques vers de tragédie, quelques rimes galantes, jusqu'à l'heure où les oisifs viendront nous prendre pour déjeuner et pour courir Paris non pas en carrosse, mais sur nos chevaux de vingt ans.

Madame de Boufflers interrompit Voltaire.

— Tout bien considéré, vous êtes un homme de beaucoup d'esprit, et vous lisez à livre ouvert dans le cœur des femmes. Tout autre à votre place fût allé à son secrétaire, et il eût compté quatre-vingts écus pour les offrir à

niaclemoiselle de Livry. Comme vous l'avez dit : il ii'eiU recueilli là que de la reconnaissance : une fleur morte sans parfum. Je suis bien siire au contraire que mademoiselle de Livry vous considéra tout de suite comme un amant et non comme un bienfaiteur.

Voltaire s'appuya doucement sur le bras de la marquise.

— Comme vous dites, madame, reprit-il, ce ne fut pas sans prières, sans combat et sans larmes. Ah! qu'elle était belle dans sa défense, avec ses cheveux épars, ses yeux si doux, ses joues tour à tour blanches et rouges. Elle m'a avoué depuis que c'était sa vertu seule qui luttait contre moi comme par instinct de la résistance, car elle m'aimait avant de me voir. Et, comme César, je n'avais eu quà me montrer pour être vainqueur. Passezmoi cette jactance d'empereur romain, vous savez que je n'en abuse pas.

Vous connaissez ma vie, je ne voiis- raconterai pas mot à mot toutes les phases de ce charmant amour. L'abbé de Bussi, Thiriot, le marquis de Mimeur, le prince de Vendôme, Génouville, auraient pu vous dire combien j'étais heureux dans ma chère folie. J'avais jeté avec dédain le manteau des philosophes, je ne voyais plus la sagesse humaine que sous la iigure de mademoiselle de Livry; Quels gais soupers! Cet air de mélancolie qu'elle avait à notre première entrevue, elle ne l'avait plus que çà et là, quand je lui laissais le temps de réfléchir ; sa passion avait d'ailleurs tous les caractères : tour à tour sereine comme un beau ciel ou emportée comme une cavale enivrée par la course, tour à tour fulle et bruyante, pensive et attendrie. La rue Cloche-Perche était pour moi le paradis. Dans ce temps-là. je croyais au paradis.

Ce bonlieur-h\ dura bien six semaines ; je n'ai pas compté; je vivais comme dans un rêve ; quand le réveil est venu, je n'ai pas voulu me souvenir, ou plutôt la maréchale de Villars m'a pris toutes mes idées. Bienheureux encore d'avoir retrouvé une folie, quand j'ai perdu celle-là!

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