POURQUOI ON PERD SA MAITRESSE
Si vous pouviez voir mon portrait, peint alors par Largillière, vous verriez le portrait d'un homme heureux on plutôt d'un amant, car les joies de l'amour ne donnent pas cet air de sérénité et de béatitude qu'on voit aux élus du bonheur. Je me rappelle toujours comment Largillière a peint ce portrait; il venait le matin, toujours trop matin, car il nous trouvait couchés. Elle sautait dans la ruelle, et lui disait de sa voix fraîche : « Monsieur Largillière, jetez-moi mes mules roses. » Il lui passait ses pantoufles pendant que je courais à ma robe de chambre et à mes peignes. Je posais, et je n'y avais pas d'ennui, car à tout instant elle venait se pencher au-dessus de mon fauteuil. Et puis la séance était interrompue par un déjeuner frugal, des fruits et du café. Largillière m'aurait bien donné son talent pour ma maîtresse. Il voulait la peindre aussi, pour que son portrait fût accroché en face du mien. Mais l'amour ne donne jamais le temps à un peintre de peindre les deux amants. Le portrait de l'un n'est pas fini que déjà l'autre n'est plus là.
Mademoiselle de Livry emporta mon portrait à peine achevé dans sa chambre de la rue Saint-Ândré-des-Arts, car j'avais fini par payer ce qui était dû.
Vous connaissez le dénoûment : Génouville, mon cher Génouville, était touché de cet amour inattendu qui promettait de ne finir qu'avec nous; ce petit coquin de Génouville, il venait assidûment déjeuner avec nous. Il nous disait qu'on n'avait jamais si bien marié l'esprit et la beauté. Il n'y a sorte d'épithalame qu'il n'ait chanté en notre honneur, jusqu'au jour où il me laissa la liberté de lui chanter un épithalame à lui-môme, car il m'enleva ma maîtresse ^
Les cruels! ils m'ont dit : Nous partons en avant pour aller à la Comédie, et ils ne sont pas revenus. Mon meilleur ami! ma plus chère passion! J'étais furieux et je voulais tirer l'épée hors du fourreau; mais elle m'écrivit pour me demander ses pantoufles, — tout son bien! — Je me mis à rire, mais je croyais rire encore que j'avais les yeux baignés de larmes, car dans sa lettre elle me disait des choses si tendres, si folles, si cruelles et si charmantes, par exemple! je me rappelle ceci : ((Ah! mon cher amoureux! je vous adorerai jusqu'à la mort, car, un autre, c'est vous encore! Ne cherche-t-on pas toujours son premier amant dans le second? Figurez-vous que je suis morte, et faites mon épitaphe : Ci-(iîl (jui a bien aimé son amant l — Si M. de Génouville m'a enlevée, c'est que nous avions pensé tous les deux que si je res-
■• 0 loi, dont la délicatesse,
l'iir un seiitiiueiit Tort liuniain, Aima mieux ravir ma inaîtrcsse Ouo de la tenir de ma main.
tais plus longtemps avec vous, vous ne feriez plus jamais rien. Je vous laisse aux neuf Muses. Adieu! »
— Ah marquise! s'écria Voltaire en pressant la main de madame de Boufflers, ce n'étaient pas les neuf Muses qu'il me fallait, c'était la dixième. J'ai couru après la fugitive, décidé à tout ; ne pouvant la retrouver, je me suis enfermé chez moi avec mon désespoir. Croyez-vous à mes larmes amoureuses, maintenant ^?
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